Daniel Adam : Cette odeur inventée du chocolat

Publié par ONLIT Editions le

 

Je sais bien qu'il va venir parce que la dernière fois il n'est pas venu, et ça m'étonnerait qu'il me fasse le coup deux fois. On n'avait pas dit où. Ça, c'est idiot. C'est grand, cette gare, plus grand qu'avant, non ? Avant quoi ? Avant, non, je ne peux pas le dire, pas devant lui, s'il arrive maintenant j'aurais l'air de quoi de penser ce genre de chose. Tout a changé ici. Cette gare ressemble à toutes les autres, entre un centre commercial et un aéroport de province. Il manque quelque chose. Il va venir ? Je commence à avoir mal aux yeux, à force. Je cherche soudain un miroir. Il ne va jamais me reconnaître, après tellement de temps. Il y a des miroirs partout : dans les magasins, dans les vitrines des cafés, derrière celui qui vend des gaufres, partout. Avant, il fallait aller aux toilettes pour trouver un miroir, ou alors se regarder dans la vitre du train, le soir, et s'y trouver des airs monstrueux. Est-ce que je ressemble à un aéroport de province ? Possible, avec mes mèches grises qui s'envolent comme des vieux zincs et mes tavelures aux mains comme autant de lumières au sol qui disent : attention, cher passager, vous allez bientôt atterrir pour la dernière fois. Elle vient de me rentrer dans les narines, mais il est possible que j'invente cette odeur, et qu'elle soit sortie de la grande armoire bordélique que je tente vainement de fermer tous les jours et qui est juste entre mes cheveux et mes cils. Le chocolat. Je sens l'absence, ce qui n'est plus. L'odeur de Martine m'a poursuivi aussi pendant des années, je m'en souviens très bien, même s'il y a longtemps. Une odeur de fleurs et de café qui traînait autour du catafalque.
Mais qu'est-ce qu'il fout ? Il y avait toujours des flics en Peugeot 404 noire à la sortie de la gare pour nous demander nos papiers. Peut-être parce qu'on avait des cheveux longs et faut croire que ça se voyait qu'on ne serait ni flic ni curé ni banquier. Alors c'était ça, avant, ici. L'odeur de chocolat avec un nom pour rêver : Côte d'Or. On racontait que les ouvriers qui y travaillaient pouvaient en manger autant qu'ils voulaient, mais que très vite, ils cessaient, écœurés. Il y en avait toujours un pour dire que c'était pas vrai et un autre pour certifier que si. Quand je racontais à ma mère que, à la gare du Midi, ça sentait le chocolat partout, je voyais son nez rêver. Maintenant c'est fini tout ça. Ceux qui étaient propriétaires aimaient bien le chocolat mais à présent ils préfèrent l'argent. Lui, il aime bien le chocolat, mais pas trop, rapport à son régime. Je ne vais pas y passer la journée dans ce centre commercial par où passent des trains. C'est sur le quai 22 que je me suis fait plaquer, un soir, un peu avant Noël. On disait ça, avant : se faire plaquer. Dans le fond, il y est peut-être. L'escalator me dépose doucement sur le quai 22, je m'assieds sur un banc et voilà le chocolat qui revient. Les yeux fermés, je le revois distinctement. S'il a trop changé, comment lui dire ? Ne rien laisser paraître, évidemment. Surtout ne pas dire qu'il n'a pas changé, premier signal du vieillissement. Cette odeur inventée de chocolat me donne faim. Ici, il y a bien des Mignonnettes, fabriquées depuis 1935. Il adorait ça, avant : une Mignonnette trempée dans un bol de café, mais pas n'importe lequel, celui qui était fabriqué chez Royal Boch. De Hal à La Louvière, ce n'est pas loin. Comment je vais lui dire, que ceux qui produisaient du plaisir préfèrent maintenant du papier de couleur avec des chiffres dessus et qu'ils ne peuvent même pas le bouffer, leur fric ?
C'est ici, sur le quai 22, à 22h22 (facile), en attendant le semi-direct vers Luxembourg, comme on disait alors, qu'elle m'a annoncé que voilà, elle avait bien réfléchi, aussi avec ses parents, et que, ayant bien pesé le pour et le contre, il était préférable de ne plus se voir. Moi, un peu idiot, je lui ai demandé : "Combien de temps ?" Voilà une question que je n'arrête pas de poser depuis. Maman, tu meurs, mais combien de temps ? Mon amie, mon amour, tu meurs, mais combien de temps ? Mon vieux Gaston, tu meurs depuis combien de temps ? Martine, j'ai compté jusque cent, tu peux te relever. Papa, tu meurs encore combien ? "Plus jamais, plus comme ça", a-t-elle répondu. Elle a même rajouté : "Ne le prends pas mal". Non, super, ça me fend la poire cette histoire de rupture un soir de novembre sur le quai 22 de la gare du Midi, je t'assure, drôle comme tout. Ne le prends pas mal. J'avoue que j'ai essayé mais l'exercice était singulièrement difficile. Le train est rentré en gare, s'est arrêté devant nous, il y a des gens qui en sortaient et d'autres qui y montaient. C'était tranquille, des gens fatigués, pas les étudiants du vendredi ou les militaires éméchés du dimanche soir. Peut-être des ouvriers de l'usine de chocolat, qui sait ? Elle est montée dans le wagon et sa petite jupe bleue plissée dansait devant mes yeux. Je ne suis pas sûr que je l'ai regardée. Il me semble que je lui en voulais un peu. Il y a sûrement eu un coup de sifflet mais je ne m'en souviens pas. J'ai dû avoir une absence ; chacun son truc pour fuir la réalité. Quand je suis revenu à moi, l'horloge indiquait 22h33. Je me souviens avoir pensé que la différence entre 22 et 33 c'était 11 et que 11 était la moitié de 22 et je me suis demandé dans la foulée si, maintenant qu'elle m'avait quitté, le train allait partir à 22h11, mais alors, de quel quai ?
C'est marrant de repenser à tout ça, pour peu, j'en pleurerais encore, mais là, ça ne va pas le faire, d'avoir les yeux rouges quand je le reverrai. Et s'il voulait du chocolat ? Ils en vendent partout. Je ne sais même pas ce que je vais lui dire. Lui tendre la main ? Non, l'embrasser, oui, ou le serrer dans mes bras, j'aimerais ça. Maintenant que je suis plus vieux que lui, je me demande s'il va faire une remarque. Pas son genre.
Je me suis senti plus seul encore qu'avant alors j'y ai pensé, quand le train est parti, j'y ai pensé et j'ai même voulu le faire ; attendre le train suivant et puis, pfuit. Mais il était tard, et ma peine était plus grande que les roues de la locomotive ; elles n'auraient pas fait le poids. Et puis sans doute allait-elle revenir par le train suivant, non ? Elle m'aurait murmuré doucement : "Je n'ai pas voulu dire ça." Et toutes les lumières de la Tour des Pensions se seraient allumées, les haut-parleurs auraient joué du Miles Davis et on aurait dansé sur The man with the horn. Comme à la fin de "Gilbert sur scène", la scène dans le tram, tu parles si je m'en souviens. Faut faire gaffe quand même, avec ces souvenirs qui rappliquent sans crier gare… J'arrête le chocolat, pas bon pour le moral. Le quai 22 aussi, si elle y revient, faudrait pas que j'aie l'air de l'attendre. Pour mon père, je vais voir, si l'année prochaine.