Patrick Delperdange : Alexandra, revue et corrigée

 

Il m’arrivait de l’apercevoir de temps à autre, quand je descendais du Thalys en provenance de Paris. Elle portait un tablier noir et un chemisier blanc et elle vendait des viennoiseries derrière un comptoir de verre. Elle ne paraissait pas me remarquer. Je m’attardais un moment à quelques mètres et je la regardais, occupée à servir des croissants et des petits pains au chocolat à des gens qui lisaient le journal plié en quatre et qui la payaient en jetant distraitement des pièces dans une soucoupe. Un jour, j’ai entendu un type l’appeler de l’autre bout du snack. « Alexandra, aide-moi à porter ce carton, tu veux ? Il pèse une tonne, ce sucre en poudre. »

Je sortais de la gare du Midi et je montais dans un taxi pour rentrer chez moi. J’avais les yeux fatigués d’avoir scruté l’écran de mon portable pendant le voyage. J’aurais préféré ne pas devoir me rendre à Paris trois fois par semaine, mais mon boulot l’exigeait. Je gagnais bien ma vie. J’avais un grand appartement en haut d’un immeuble, avec une terrasse donnant sur un parc. Je passais la nuit dans un hôtel à Paris après les réunions de travail, qui se terminaient toujours très tard, et je prenais le premier train pour rentrer chez moi le lendemain matin. Le lundi, le mercredi et le vendredi, je travaillais à Paris. Si bien que je débarquais à Bruxelles le mardi et le jeudi. Le samedi, je restais à Paris pour flâner un peu et pour voir des expos et je ne rentrais qu’en fin de journée. C’est comme ça qu’un après-midi, à Orsay où j’étais allé revoir des Monet, j’ai aperçu Alexandra.

Elle ne portait plus son tablier noir ni son chemisier blanc, mais une robe de soie moulante qui découvrait une large partie de sa poitrine. Ses cheveux étaient rassemblés en un chignon qui lui donnait l’air chic. Elle s’était légèrement penchée pour lire une étiquette au bas d’un tableau, et quand elle s’est redressée, nos regards se sont croisés. Elle m’a souri. J’ai failli m’avancer vers elle avant de me souvenir que je ne lui avais jamais parlé. Un homme en costume bleu sombre, portant une cravate, est arrivé de je ne sais où et a pris Alexandra par le bras. Il avait l’âge d’être son père. Ils se sont éloignés vers une autre salle, sans m’accorder la moindre attention. Je les ai suivis.

J’avais les yeux rivés au cul d’Alexandra, que je n’avais jamais eu l’occasion de voir. Sa robe était si ajustée que le galbe de ses fesses se dessinait à la perfection. J’aurais juré qu’elle ne portait rien là-dessous, pas même un string. En fait, j’aurais donné ma tête à couper qu’elle était nue sous sa robe.

L’homme qui l’accompagnait s’est soudain retourné. Sourcils froncés, il m’a observé d’un air mécontent. J’ai tourné les talons et j’ai quitté le musée. Alexandra ne semblait s’être rendu compte de rien. En tout cas, elle n’avait pas fait le moindre commentaire.

J’ai passé le reste du week-end à boucler un dossier particulièrement fastidieux, et le lundi vers quatorze heures, j’ai pris le Thalys pour Paris. Derrière le comptoir de verre du snack une grosse femme boudinée dans son uniforme servait des sandwiches.

Le mardi matin, j’ai aperçu la silhouette d’Alexandra à sa place habituelle. Je me suis glissé dans la file d’attente et, quand cela a été mon tour, je lui ai commandé un café et un croissant. Ses cheveux étaient cachés sous un foulard, et il était impossible de deviner la forme de ses seins sous son chemisier. Mais c’était elle.

« Vous aimez les impressionnistes ? ai-je demandé au moment où elle posait sur le comptoir une petite assiette de porcelaine.

– On n’en voit pas assez souvent, a-t-elle dit sans lever les yeux.

– Ils sont tous à Paris, ai-je dit. Au musée d’Orsay. Vous le connaissez, sans doute ?

– Ah oui, bien sûr », a fait Alexandra.

J’ai senti l’impatience de l’homme qui attendait derrière moi. J’ai payé et je me suis éloigné. J’ai déposé mon petit plateau sur une table libre et je suis rentré chez moi.

Le jeudi, en descendant du train, j’ai pressé le pas jusqu’au snack. Un groupe de touristes allemands occupait tout l’espace devant le comptoir. Alexandra a levé la tête et m’a adressé un sourire. J’ai réussi à me faufiler jusqu’à elle.

« Il faut que je vous parle, ai-je dit.

– Oui, je sais, a-t-elle répliqué.

– Pardon ? »

Un Allemand s’est mis à me parler dans une langue qu’il croyait être du français. Je me suis tourné vers Alexandra.

« Vous finissez à quelle heure aujourd’hui ?

– Treize heures », a-t-elle fini par déclarer.

J’ai quitté la gare, j’ai sauté dans un taxi et je suis allé me changer. J’avais toute la matinée devant moi et j’avais l’impression d’étouffer dans mon appartement. Je suis sorti acheter un journal et, en sortant de la librairie, j’ai aperçu Alexandra qui venait vers moi. Elle était en compagnie d’une autre femme, plus âgée, mais qui lui ressemblait si bien qu’il devait s’agir de sa mère. Elles étaient en grande conversation et ne m’ont pas vu, planté sur le trottoir. Alexandra avait dénoué ses cheveux qui flottaient librement autour de son visage. Sous son jeans ajusté, ses fesses rebondies attiraient l’œil. Elles se sont éloignées et, avant que j’ai pu la héler, elles étaient montées dans une voiture au volant duquel se tenait un homme en habit noir.

Mon cœur s’est mis à battre. J’ai filé à la gare du Midi sans plus attendre et je me suis précipité vers le snack. Il n’était même pas onze heures. Des gens consommaient les derniers croissants, servis par la grosse que j’avais déjà vue auparavant.

« Alexandra n’est pas là ? » lui ai-je demandé.

La grosse a fait non de la tête, les lèvres pincées, comme si ma question la mettait mal à l’aise.

J’ai traversé le grand couloir de la gare, envahi par le trouble. Une foule de gens déambulaient, tirant des valises, examinant des plans de la ville, comptant leur fortune. Le soleil m’a ébloui quand j’ai débouché dans la rue. J’ai porté la main à mon front. Et je l’ai vue, de l’autre côté de la chaussée, poussant un landau. J’ai traversé en manquant me faire écraser par un bus qui surgissait du tunnel voisin de la gare.

Alexandra s’était éloignée. Du landau montait le vagissement d’un bébé.

« Mais qu’est-ce que tu fais ? ai-je dit. Tu m’as dit que tu finissais à treize heures.

Alexandra m’a regardé avec un petit sourire, sans répondre.

– Que se passe-t-il ? a demandé un homme qui venait d’apparaître.

– Il a faim, a dit Alexandra. Je rentre lui donner à manger.

L’homme m’a contemplé.

– Vous vous payez ma tête ? ai-je ajouté.

– Je ne comprends pas, a dit l’homme.

– Alexandra, ai-je dit. C’est elle.

L’homme a haussé les épaules.

– Vous êtes pénible, mon vieux. »

Il était visiblement nerveux, prêt à en découdre. Je les ai laissé s’éloigner sans insister. J’avais chaud et je sentais la sueur tremper le bas de mon dos.

J’ai longé la gare en marchant dans l’ombre. Je suis entré dans un des cafés proches pour boire une eau gazeuse. La télé installée dans un angle diffusait un jeu en portugais qui n’intéressait personne. J’ai soudain sursauté. Je me suis approché de l’écran. Là, installée devant un pupitre, les mains sur un gros buzzer, au milieu de trois autres candidats, c’était elle. C’était Alexandra. L’émission enregistrée remontait sans doute à l’époque où elle avait encore les cheveux courts, mais je reconnaissais son sourire.

J’ai repris le chemin du snack. Un car au toit couvert de colis attachés de bric et de broc a démarré en rugissant juste à côté de moi. J’ai eu le temps de distinguer le visage de la personne qui conduisait. Elle portait une casquette rouge aux couleurs d’une équipe de foot, mais je savais que, dessous, ses cheveux n’attendaient que le bon moment pour s’échapper et se répandre sur ses épaules.

J’ai entendu un coup de klaxon dans mon dos, puis un autre, mais je ne me suis pas arrêté. J’ai senti un choc sur ma jambe, j’ai été projeté en avant, et un autre véhicule, venant en face, m’a percuté. Alexandra m’a regardé à travers le pare-brise. J’ai perdu connaissance.

Mais peu importe. Je sais qu’au moment même où j’ouvrirai les yeux, étendu sur mon lit d’hôpital, elle se penchera vers moi en souriant.

Retour au blog