Marcel Sel : Un pardon

Publié par admin ONLIT le

Bonjour, Monsieur le Bourgmestre. Pardon de vous déranger. Je suis venue avec les autres ouvrières, je suis venue vous demander pour Petit Jef. Et pardon de salir vot’ beau tapis, Monsieur, nos pieds sont un peu sales. 

Monsieur le Bourgmestre, vous baissez les yeux… Vous avez entendu pour Petit Jef, peut-être ? C’était un bon garçon, vous savez, il travaillait dur. Il allait avoir douze ans. Il travaillait à ma machine. Son père ne peut plus aller à l’usine. Jef travaillait pour avoir à manger pour son petit frère et sa petite sœur, il était courageux. Faut bien vous dire : on gagne de moins en moins. Les gars des socialistes nous ont dit que c’est le parti catholique qui a laissé diminuer nos salaires. Je ne sais pas si c’est vrai. D’ailleurs, nous, on est pas socialistes, hein ! On veut pas tout casser ! Oh, non, ça, c’est pas notre genre ! On gagne de moins en moins, voilà tout. C’est pas pour ça qu’on est venu. La paye, les salaires… vous avez vos raisons. Et je suppose que tant qu’on a du pain, on n’est pas misérables, même si c’est du pain rassis. Vous voyez, on veut pas déranger, Monsieur le Bourgmestre. 

On veut pas déranger…

Petit Jef, il travaillait trop, tout le monde lui avait dit, mais le contremaître voulait toujours plus. Vous savez, on peut rien dire au contremaître. C’est notre maître, Monsieur. Il a forcément raison. Quand il nous… quand il me… enfin…, il a forcément raison. Petit Jef, vous l’avez sûrement vu dans la rue. Il était blond comme le Soleil, il allait avoir douze ans, Monsieur, je l’ai déjà dit, je crois, il travaillait bien. Il faisait ses douze heures, au moins, et parfois plus. Peut-être qu’il a travaillé trop. Il s’est endormi à sa machine. Enfin, je veux dire : sous ma machine. Vous êtes déjà venu dans votre usine, Monsieur le Bourgmestre ? Vous savez, si on s’endort, ces machines-là vous tuent. Vous avez l’air étonné, Monsieur. On vous l’a jamais dit, ça ? Que les p’tits gars qui ramassent les bouts de fil sous la machine, ils meurent parfois, écrasés ? Elle est à vous, cette usine, Monsieur. Mais je vous fais pas de reproche. On veut pas déranger les choses. 

Les choses sont comme elles sont.

Alors, je vous demande pardon de venir avec ça, je veux pas me disputer, on a pas ça en tête, on est des ouvrières. On a dit à nos hommes de pas venir, Monsieur le Bourgmestre, pour pas que les gendarmes leur tirent dessus. On veut pas de violence. 

Ce que nous voulons ? C’est ça que vous avez demandé ? Je suppose que c’est ça…

Alors, voilà, c’est le curé, Monsieur. Il dit que Petit Jef a volé des pommes la semaine d’avant, qu’il s’est pas confessé, et donc, il n’aura pas de croix. C’est vrai : il s’est pas confessé. Mais c’est parce qu’il travaille tout le temps. Alors, on voudrait vous demander : vous savez, le curé d’avant, celui qui parlait bien flamand, celui qui était de chez nous, il l’aurait enterré comme il faut, lui ! Jef, c’est un enfant, Monsieur, un innocent, il mérite qu’on lui mette une croix au-dessus de son petit corps qui a rien fait de mal, un peu d’encens sur sa terre, une prière, un pardon. 

Oui, c’est vrai : deux pommes, il a volées, Monsieur. C’était pour son frère et sa sœur. Il en a pas pris pour lui. Il travaillait au moins douze heures, parfois même quinze. Et avec ça, il avait même pas de quoi acheter deux fruits ! C’est à cause de son père. Il ne peut plus aller à l’usine, je l’ai déjà dit, hein. Alors, il s’est mis à boire, et Petit Jef allait payer le cafetier, chaque semaine. Vous savez, le café, il est aussi à l’usine. Enfin, je veux dire, il est à vous aussi. Il y a l’absinthe. Ça rend les gens fous. Le père de Petit Jef, il en a besoin dès le matin. Après, il boit tout l’argent que son fils rapporte. Enfin, qu’il rapportait. Alors, Petit Jef devait se débrouiller pour nourrir ce qu’il restait de sa famille. Une fois, il a volé deux pommes. Pas par méchanceté. Par désespoir. Il l’a fait, c’est vrai. Une seule fois. 

Ah, vous saviez pas pour le père, le fils, les enfants ? C’est vrai que vous venez pas beaucoup par chez nous. Vous y êtes jamais venu, hein… Vous pouvez venir, c’est à peine à mille pas. On est pas des brutes. On vous donnera à boire. C’est pas très propre par chez nous. Ça sent pas bon comme chez vous. Mais si vous venez, on nettoiera. On veut pas que nos odeurs vous dérangent. On nettoiera.

Ne me regardez pas comme ça, Monsieur le Bourgmestre, on vous reproche rien. On est des petites gens, on voulait juste demander pour Petit Jef. Enterrez-le pour nous, si vous voulez, on viendra pas du tout, pour pas déranger votre beau cimetière. Mais qu’il ait droit à une terre consacrée, ça serait juste. Peut-être, vous pourriez dire au curé qu’il fasse ce qu’il faut. Ou alors, on pourrait vous demander de nous rendre le Père Daens, qui était notre curé avant ? Il était bon. Et il parlait flamand avec nous, pas ce « néerlandais » compliqué avec des mots qu’on a pas appris. Daens, lui, on le comprenait, c’était un bon curé, Monsieur le Bourgmestre. Si ça vous dérange pas de le faire revenir… 

Nous, on ne veut pas déranger. On veut bien avoir faim. Tout ce qu’on demande, c’est qu’il puisse aller au Ciel, notre Jef, Monsieur. Juste qu’il puisse aller au Ciel. Qu’il ait une croix, qu’il soit dans le cimetière. Dans un petit coin. Même un coin caché. Derrière un bosquet. Mais dans une terre consacrée. 

Monsieur le Bourgmestre, je voulais vous demander aussi : quand vous nous répondrez, c’est possible de pas le faire en français ? On a pas pu l’apprendre, on travaille dès l’enfance, on aimerait bien parler cette langue qui a l’air élégante, vraiment, on aimerait bien.

On s’excuse.

Voilà, c’est tout ce qu’on voulait vous dire. On s’en va. Pardon de vous avoir dérangé. Je sais, on vous demande beaucoup déjà, mais si vous pouviez faire partir les gendarmes, dehors, avec leurs chevaux et leurs bâtons, Monsieur le Bourgmestre, on aurait moins peur. On est venues sans nos hommes pour pas qu’il y ait de violence. On vient juste pour sauver une âme, vous comprenez… On est venues en paix. S’ils nous chargent… Enfin, voilà, ils nous font peur.

Merci.

Et avant de partir, Monsieur, si vous pouviez nous répondre en flamand, juste une fois. Qu’on sache si vous ferez quelque chose pour Petit Jef. Ici, il n’a rien eu. Au moins, qu’il ait quelque chose là-haut. C’est ça qui serait bien.