Emmanuelle Urien : Première communion

Publié par admin ONLIT le

Aujourd’hui, l’eau n’est pas votre amie. Au moindre souffle, fût-ce celui de vos lèvres pourtant tout acquises à sa cause, elle tremble et s’agite, alors que vous vous entendez si bien, tous les deux, d’habitude. Au moindre mouvement, au premier coup de coude de votre voisin de droite, c’est la tempête, et ses marées intempestives vous incitent à la prudence. Elles vous font poser le verre devant vous et maudire le plan de table qui a décrété que vous seriez assis auprès de ce braillard aviné incapable de tenir en place, et dont les propos, clairement fascisants, vous indisposent presque autant que le sauté de mouton dont, non merci vraiment, vous ne reprendrez pas. Secousse à droite pendant que vous minaudez auprès de la serveuse insistante, l’épaule du facho vous fait du rentre-dedans. Sortie simultanée de l’eau du verre à pied qui contenait ses crues, mais dont les parois ne sont pas à la hauteur de ses débordements. Vous voilà  le plastron trempé. Piteux et frissonnant,  puisque la cheminée est à l’autre bout de la salle, ce plan de table, décidément. Et l’autre qui s’esclaffe. Le facho. « C’est que d’l’eau ! » qu’il dit. Et alors ? rétorquez-vous doucement. Elle était mienne, cette eau, j’allais lui faire entendre raison, nous allions enfin pouvoir, elle et moi, parvenir à un accord qui aurait mis un terme ferme à des millions d’années de faux-fuyants entre elle et l’humanité ! J’allais l’apprivoiser, contrôler ses exubérances. La contenir, enfin. À ma pogne, l’eau, qu’elle aurait été ! Transparente et malléable, troublée pourtant, tiède et moite comme un sein de femme au creux d’une alcôve de dentelle après une journée de travail derrière l’étal chargé de chair animale - dans la mesure du moins, où il s’agit de la femme du boucher.

Votre voisin s’empourpre, l’intimité révélée de l’eau l’embarrasse sans doute, ou alors c’est la viande ; il s’émeut et vous aussi, un tantinet. Vous le trouvez soudain presque sympathique, sans doute l’aviez-vous mal jugé.

Il est prompt à vous détromper : « Comment qu’y cause, l’autre ! Eh, bois du pinard, ça va passer ! Pédé, va ! » Bien que tonitruante, l’apostrophe n’est pas inamicale, de sorte qu’il vous est difficile de le rembarrer ; et surtout, cette nouvelle bourrade dont il vous gratifie est propre à couper le souffle du plus éloquent des orateurs – ce que vous n’êtes clairement pas.

Et pendant ce temps, que fait l’eau ? Profitant de votre distraction, de vos rêveries, et du désintérêt manifeste que l’on a d’elle en général – du moins, autour de cette table où le premier communiant s’ennuie ferme – elle s’étale paresseusement sur la nappe plastifiée, goutte gaiement le long d’icelle dès lors que la pente le permet, jusque sur vos genoux. La flanelle hydrophile de vos pantalons du dimanche se réjouit du débarquement inopiné de l’eau, car le temps, malgré janvier, n’était décidément pas à la pluie ces jours-ci. Quant à vous, vous pestez - aussi intérieurement que possible cela va sans dire, car le facho de droite, dans l’état où il est, pourrait vous tenir rigueur de n’importe quel mot prononcé un peu haut. Il est d’ailleurs, en ce moment même, en train de haranguer le reste des convives, les survivants de ce repas de communion auquel vous n’auriez jamais dû être invité, abstème que vous êtes. Il les exhorte, il les excite, les incite, les sermonne. « Du vin ! » crie-t-il, « prenez du vin, faut pas rester comme ça ! » Et pendant ce temps, l’eau a beau jeu de vous glacer les jambes, d’autant que vous êtes sujet aux crampes. Vous songez à vous insurger. Contre la traîtrise de l’eau, cela va sans dire, mais plus encore contre ce bruyant voisin qui n’a à la bouche que ce vin dont il fait eau de toute part. Le facho est rougeaud, menaçant et impitoyable. Il sue à qui mieux mieux, insulte les absents, crache sur les minorités trop présentes, réclame la France aux Français. Personne n’ose lui donner la réplique ou lui reprendre la parole, il faut dire qu’il est parfait dans le rôle, qu’on ne le détrônera pas de sitôt, vous n’entrevoyez d’ailleurs aucun dauphin à l’horizon, c’est aussi bien ainsi.  Et vous ne faites pas exception à la lâcheté commune : vous essuyez muettement, comme tout le monde autour de cette table, les postillons du fâcheux dont les opinions vous tracassent, vous indisposent, vous donnent carrément envie de gerber. À moins que ce soit le sauté de mouton dont votre assiette est encore à moitié pleine, l’autre moitié faisant des vagues dans votre estomac.

Et puis, entre fromage et dessert, alors que le brouhaha bat son plein, l’incommodant convive s’effondre brusquement sur la table, le nez dans le livarot, les deux mains bien à plat de chaque côté de l’assiette. L’assemblée suspend son charivari, hésite entre le rire et l’alarme, opte pour le murmure en attendant les ordres. Tous les yeux se posent sur vous, hors ceux du communiant que deux mains masquent avec prévenance, pour lui épargner ce spectacle qui n’est guère de circonstance en pareille fête, et si l’on pouvait bander les yeux de Dieu ce serait déjà fait.

Vous êtes médecin. On attend votre verdict. Alors, mort ou pas mort ? Il y en a qui espèrent. Vous le premier.

Sans vous lever de votre place, vous contemplez la nuque du facho, entre la chevelure à tendance grasse et le col de chemise douteux. Elle est large et adipeuse. Un sang violet foncé y stagne, éparpillé dans les capillaires éclatés. Vilain tableau. Loin d’être nature morte, cependant : le bon vivant gargouille, ça bouge encore à l’intérieur.

Vous n’hésitez qu’un court instant. Et puis, le regard grave, goûtant cette complicité retrouvée, vous réclamez une bassine d’eau. Bien fraîche, s’il vous plaît.