Renaud Coppens : Spoor drie in plaats van spoor zeven

Publié par admin ONLIT le

Des centaines de photos anonymes, oubliées dans les livres revendus chaque jour au Pêle-Mêle du boulevard Lemonnier, sont affichées sur les murs. Un écrivain en choisit une, s'en empare et invente son histoire. Cet hiver, ONLIT REVUE vous propose "Pêle-Mêle", une série publiée à l'origine dans le Focus Vif durant l'été 2013 .
Un homme adulte a-t-il le droit de chialer devant de parfaits inconnus ?
J'ai une toute nouvelle raison de détester les lundis.
À travers trois ou quatre portes, une voix m'annonce que spoorwijziging, de IT trein naar quelque part à changé de voie. 
Les locaux de la police dans la gare du Midi n'inspirent pas la joie de vivre. Je pense à la piscine du palace cinq étoiles où j'étais censé être dans trois jours. Et où je ne serai pas. La prison de Saint-Gilles ressemble plus à ce que je vois ici qu'au Delano de Miami.
On peut chialer en prison ?
- Ça va ? Elles ne serrent pas trop ? lance le type devant moi avec un petit sourire narquois. 
Le sang a dû cesser de circuler dans mes mains il y a une vingtaine de minutes. Approximativement quand le train IC à destination de Liège Guillemins arrivait en gare voie trois.
Voie trois au lieu de voie sept.
Le flic essaie de serrer les menottes d'un cran, juste pour le plaisir d'être un trouduc.  
Je mendie un verre d'eau et on me répond ta gueule, je demande un coup de fil et on me répond ta gueule, je rappelle que j'ai droit à un avocat et est-ce que je vais la fermer, ma gueule, putain ? 
L'agent L. Decuyper se met à fouiller dans mon smartphone. Horizontal puis vertical puis horizontal puis zoom puis vertical. Il matte mes photos. 
- Four Seasons Tokyo, maintenant. Comment un ket de vingt trois ans fait-il pour voyager partout dans le monde comme ça ? 
- Je trav…
- Ta gueule. 
Et il rit. Il trouve ça drôle. Il jette un regard vers l'agent Peignois qui – lui aussi – trouve ça franchement  poilant. 
Ce n'est pas officiel, mais je crois être le plus jeune millionnaire en Belgique. J'ai fait ma fortune dans le business de la sécurité de domiciles. Spécialisé dans les grosses villas et les encore plus grosses fortunes. Faut aller là où y a la thune. Il m'a fallu deux choses: un cerveau de compèt' pour avoir une maitrise totale des systèmes informatiques les plus compliqués, et un sens du marketing pour bien cerner ma clientèle. "Mes" milliardaires, leurs besoins et leurs angoisses. 
J'ai les deux. On m'a diagnostiqué "surdoué" à l'âge de deux ans et j'ai compris la seule chose qu'il y avait à savoir à propos des clients : les riches, c'est comme les joggeurs. 
Je suis devenu une référence. Une mode, peut-être. Les gens les plus ambitieux s'arrachaient mes services.
La société s'appelle "TotalShield" et offre une protection totale aux plus fortunés. Un petit code de cinq chiffres en quittant la baraque, et celle-ci devient aussi impénétrable que la métro de la ligne 5 à l'heure de pointe. Garanti sur facture. Inviolable. Aucun incident en sept ans d'activité.
Les riches, c'est comme les joggeurs : ils ont un truc qui les emmerde, dépensent de l'argent puis n'en font rien. C'est le syndrome du type qui s'achète la plus belle paire de baskets en se disant que ça va le motiver à jogger. Il s'en sert une fois, peut-être deux ou trois, et puis c'est fini. Les systèmes d'alarmes, c'est pareil. Les friqués les achètent mais ne s'en servent pas. Après trois ou quatre semaines, ces types emmènent leur pouffes et leur Land Rover au resto branché du moment et n'enclenchent rien. Qui s'attaquerait à la villa probablement surprotégée de ces géants de la finance, de l'industrie ? 
Moi.
Je n'y connais rien en systèmes d'alarme.
Et en réalité, je ne travaille pas chez TotalShield.
Mais mes connaissances informatiques suffisent pour m'introduire dans leur logiciel et faire le point des alarmes qui sont enclenchées et celles qui ne le sont pas. Je ne peux pas modifier l'état du système, mais juste consulter un bête "oui ou non". Doublez ceci avec une utilisation un peu réfléchie de cette petite application nommée Foursquare, et je sais quand fils-à-papa-Rolex a quitté la maison sans prendre la peine de la protéger. 
J'ai baptisé ça : "chaque soir, c'est open bar".
Le dernier coup s'appelait Roberto Aranda. On le surnommait "Le Robbe" parce qu'on trouvait ça hilarant. Je ne sais pas ce qu'il avait chez lui mais mon client me proposait cinq cent trente mille euros, cash, en échange de la réponse à la question "Quand est-ce open bar chez Robbe ?". Le reste ne me regardait pas. 
- Bon, voyons si on peut trouver des complices dans tes messages SMS… 
V'là que Decuyper se prend pour Navarro. Il ne sait rien. Dans sa tête, je ne suis qu'un vulgaire pickpocket. Il patrouille la gare pour choper des pickpockets et m'a chopé moi. 
L'imbécile. 
Il ne trouvera rien dans mon téléphone. Si j'ai appris une chose, c'est que l'informatique n'est pas sécurisée. Mon client ne me contacte jamais électroniquement. On fait les choses à l'ancienne. Du papier, une machine à écrire, des enveloppes cachées, des jeux de piste. Que du boy scout intraçable.
Aujourd'hui, je devais aller chercher ma thune. Mes 530K. Ma paie est dissimulée dans une poubelle, quelque part. Tout ce que j'avais à faire, c'est de me pointer à la gare. Un homme coiffé d'une casquette rouge allait descendre du train provenant de Nivelles, et laisser un roman sur un banc du quai. C'était le point de départ du jeu de piste.
Je suis arrivé en avance. Le train de Casquette Rouge aussi : mon contact était déjà là. Je me suis assis à côté de lui, sur le premier banc du quai de la voie trois. J'ai pris le bouquin et l'ai mis dans ma poche. Il s'est retourné, et a crié au scandale en allemand. 
La police était là quatre secondes plus tard. 
Pour un type qui a été diagnostiqué "surdoué" à l'âge de deux ans, j'aurais pu capter qu'il s'agissait d'une autre casquette rouge. Et que le train IR en provenance de Nivelles était annoncé ailleurs, ailleurs au lieu de ici. 
En ce moment précis, il y a des menottes à mes poignets, deux cons en face de moi, et un livre abandonné sur un banc avec, dedans, une photo qui indique où se trouve la poubelle qui vaut un demi-million d'euros.
Et je me mets à chialer.