revue

Juan d'Oultremont - Compte à rebours (extraits)

ONLIT Editions

355
Il propose ce soir-là de lui préparer un repas à domicile. Pas un plat pour prisonnier. Non, un vrai repas avec une entrée et tout ce qui s’ensuit, préparé et servi chez elle. À cet instant, il ne se rappelle plus de ce visage entraperçu un an auparavant. Durant les secondes qui précèdent l’instant où elle vient lui ouvrir, l’abdomen de Judas Klaus-Thauman se contracte sous une pression qui rappelle celle des appareils radiographiques. Sa longue silhouette se dessine un instant sur le verre martelé de la porte d’entrée. Vertige, dit-il. L’effet centrifuge que doivent ressentir les jeunes mariés pakistanais dont les parents ont choisi le conjoint. Son apparition fait perdre au décompte son caractère virtuel. (Il a prévu de lui faire en entrée des œufs pochés sur un lit de passe-pierres, suivis de spaghetti alla vongole veraci.) Lorsqu’elle ouvre, il est d’abord frappé par sa minceur. Mais pour ne pas lui laisser le temps de la comparer au souvenir d’elle qu’il a conservé, D. se retourne et le précède dans l’escalier. Elle a des omoplates saillantes et leur mouvement sous sa peau s’apparente à celui de certains poissons. Il ne se souvient pas qu’elle était aussi maigre. Néanmoins, il parle de soulagement à ce propos. Comme de la garantie de conserver à la suite de l’histoire une certaine légèreté.
Sans prendre le temps de se présenter, il lui prédit qu’au moment de partir, il la serrera contre lui et l’embrassera.
Lui : Au moment de partir, je vous embrasserai avec la langue ! Longtemps…
Sur le moment, elle se contente de déglutir. Et lorsqu’en fin de soirée, elle le précède dans les escaliers, elle le reconduit à la porte qu’elle ouvre rapidement et saute jusqu’au milieu du trottoir afin d’être certaine qu’il ne profite pas de l’espace du hall pour mettre sa menace à exécution.
323
Une fille curieuse (il faudra revenir sur ce point) dont Judas Klaus-Thauman est forcé de recomposer le portrait au moyen des quelques informations qu’elle a bien voulu lui concéder, sciemment ou non. Une activité qui s’apparente au travail vertigineux des restaurateurs de l’UNESCO après le tremblement de terre d’Assise. D’autant plus délicat qu’il s’agit d’une fille dont il est difficile de hiérarchiser l’importance qu’elle accorde aux choses et aux gens. Il sait seulement que lorsqu’elle dit « De toute façon ce n’est pas important ! », c’est précisément que ça l’est.
Elle : Quand, lors d’un numéro, le porteur ne me rattrape pas et que je tombe dans le filet, j’ai toujours l’impression d’être sauvée par un immense bas-résille. C’est une chute qui associe l’échec et la douceur du sous-vêtement, c’est très… Mais de toute façon ce n’est pas important !
298 bis
Elle s’est étonnée qu’un homme sachant piquer à la machine soit à ce point troublé par ce qu’elle considère n’être finalement qu’un simple travail de couture.
Toujours à propos du Japon et sans savoir ce qui le ramène à cet épisode : le soir du numéro 345, Judas Klaus-Thauman l’a passé avec un ami dont la femme est tokyoïte – en fait il n’est pas certain qu’ils soient mariés. Ils ont évoqué cette façon qu’ont les Japonaises de répondre systématiquement « oui » à toutes les questions qui leur sont posées. Elles prononcent d’abord le mot hanone, un son sans signification précise et dont l’unique fonction semble être d’offrir de l’espace et du temps entre la question et la réponse. Une sorte de respiration sonore qui précède l’immuable « oui ». Les Japonaises disent toujours oui d’abord, même lorsqu’elles pensent non. C’est un oui qui accueille la question avec sollicitude et attention. Un oui qui dit oui, je vous entends et qui peut être suivi d’un non, sans que personne n’y voie à redire.
À l’inverse, il est question ici d’une artiste qui dit toujours « peut-être ». Comme si le oui était un mot plus dangereux que la voltige aérienne, un mot qui pourrait l’engager. Elle dit toujours « peut- être », ce qui lui laisse le temps de ne pas répondre. Même le message de sa boîte vocale prévient clairement qu’elle répondra… peut-être.
Son peut-être à elle, c’est une façon de répondre comme les portes tambours des grands hôtels genevois - lui pense bien sûr à celles du Cornavin. Une réponse dans laquelle vous pouvez vous engager sans crainte puisqu’il suffit d’y rester pour se retrouver à son point de départ.
Elle : Tu dis ça, mais tu sais si peu de ce qui me concerne.
Lui : Raconte-moi alors, j’ai envie de savoir. Il y a des moments où tu ne dis pas « peut-être » ?
Elle : En général, quand je suis dans mon bain. La chaleur de l’eau m’aide à faire des choix plus tranchés.
Lui : Eh bien, c’est donc dans ton bain qu’au numéro 1, je te demanderai en mariage.
Elle : Si je te promets d’être Japonaise et de répondre « oui » même si je pense « non », tu me la poses ici, là, maintenant ? Qu’est-ce que tu espères de plus en attendant encore 298 jours ? Tu ne veux pas qu’on aille dans le bain, maintenant, ensemble, juste là ? (Et après un moment elle se ravise.) Non, on ne peut pas prendre de bain ensemble. Non seulement je suis déjà mariée, mais en plus, avec un homme auquel je tiens.
---
Ces passages sont extraits de
Compte à rebours
Un roman de Juan d'Oultremont
paru en octobre 2015
chez ONLIT Editions
Short-list Prix Rossel 2015