revue

Lorenzo Cecchi - Des nouvelles de Christian

ONLIT Editions

Who the Fuck is Émile ?
Quand il entre dans la piaule, quelque chose en sort. Un mélange d’odeurs de vieille cuisine, de pisse de chat, de renfermé. Il ouvre les rideaux après avoir enjambé une table basse encombrée de tasses, de sachets de thé humides, des brisures de tabac et des feuilles à rouler. Le shilom en ivoire sculpté, ramené de Katmandou, est planté dans un verre.
Des boîtes de conserves « Miaou » vides et des canettes de bière écrasées jonchent le sol un peu partout.
Un soleil blanc de décembre illumine la pièce en mansarde. Sur un mur ocre, une image de la Vierge de Raphaël, flanquée d’un poster de Mick Jagger en chapeau noir haut-de-forme, regarde Christian avec une infinie bienveillance. C’est ce qu’il ressent. Au pied du mur, sous les angelots, un matelas avec Émile dessus, les bras en croix, la braguette béante. Il sait de suite qu’Émile est mort. Près de sa tête, Fossie, la chatte, le regarde de ses yeux d’or. Le bras gauche d’Émile repose sur une lanière de caoutchouc. La seringue un peu plus loin sur le couvre-lit de coton indou. Christian pense à Émile avec colère. L’imbécile, une overdose ! Peut rien faire sans déconner. Même pour pisser, faut qu’on la lui tienne.
Le phono tourne toujours. Depuis combien de temps ? La vieille platine Lenco, manuelle, "parce-qu’il-y-a-que-ça-de-vrai, LE NEC PLUS ULTRA monsieur, du solide, du suisse !". Est-ce bien du suisse ? Le con, se bourrer à ce point ! Je l’éteins ta platine de merde et … ton ampli aussi, connard ! 
Fossie se lève doucement, s’étire en aplatissant ses pattes loin devant elle et s’en va laper une assiette vide à l’entrée de la cuisine.
Christian reste quelque temps debout, sans bouger, devant Émile. Aucune tristesse. Il regarde l’objet sans le voir : le cadavre. Rien à voir avec lui, aucun lien, aucun manque. Ils se connaissaient pourtant depuis la maternelle et avaient tout fait ensemble, sauf le Népal. Pauvre petite Fossie, elle a soif la petite Fossie !
Christian se dirige vers le frigo. La chatte zigzague dans ses jambes. Pas de lait à trouver. Ni autre chose d’ailleurs. Il fouille un sac de papier gris du Delhaize, ventru, qu’on utilise comme poubelle, avec l’espoir d’y trouver quelque chose. Il commence à transpirer. Il se souvient alors qu’il est là parce qu’Émile l’a avisé qu’il aurait de quoi se faire quelques shoots s’il ne se pointait pas trop tôt. On lui en a promis de l’extra pas chère et à peine coupée. Et aussi du shit marocain.
L’angoisse prend Christian aux boyaux. Ce connard s’est tout envoyé, tu vas voir que ce connard s’est tout envoyé !
Il se met à retourner le deux-pièces. Tout y passe, la chasse d’eau y compris. Rien de rien… Après s’être acharné sur les coussins du canapé pourri, Christian pleure longtemps, épuisé, la tête contre le mur jaune. Au début, il envoie des baffes à Émile de temps en temps. Puis, Fossie, résignée, vient se lover dans le creux de ses jambes. Il est assis en tailleur à la tête du lit, face au mur. Il s’apaise (le ronron de Fossie). Il dégouline de sueur et il a froid. La vierge a un petit sourire et je sais que Christian lui a parlé. Il parle souvent tout seul…
Les parents de Christian, sa mère surtout, prétendent qu’il s’est jeté par la fenêtre à cause d’un chagrin d’amour. Personne ne parle d’Émile.
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Lorenzo Cecchi est l'auteur du roman Faux témoignages publié dans le catalogue ONLIT.
"Un ouvrage qui place son auteur dans la foulée d'un John Fante" d'après Patrick Delperdange. Lorenzo Cecchi est né à Charleroi de Dante et Graziella, tous deux venus d’Italie. Agrégé de sociologie, Lorenzo Cecchi a été enseignant, animateur de maison de jeunes, directeur de centre culturel, promoteur des spectacles au National, administrateur de sociétés, ou encore commissaire d’exposition. Durant dix ans, il a enseigné la philosophie de l’art à l’académie des Beaux-arts. Lorenzo Cecchi a encore été chanteur et harmoniciste en compagnie notamment de William Dunker. Il est enfin devenu écrivain. Son premier roman, Nature morte aux papillons au Castor Astral (2012) a été sélectionné pour le Prix Première de la RTBF, le prix Alain-Fournier, ainsi que les prix Saga Café et des lecteurs du magazine « Notre Temps ».