revue

Charles De Coster : Coup de foudre à Bruxelles

ONLIT Editions

Christus descendait, en rêvant, la rue de la Madeleine. Il se disait : « Je ferai ce coffret de telle et de telle façon, je placerai un ornement d’argent ici, un ornement là, il faut quelque chose de solide et de léger ; je raillerai sur le couvercle des insectes et des fleurs ; sur les côtés, des plantes bizarres. J’y travaillerai la nuit, il sera vite terminé et servira à payer la robe de noces de Louise. »
Soudain, au détour de la rue de la Montagne, il vit venir à lui, portant haut sa beauté, une ravissante créature. Il s’arrêta charmé devant un front grand et ouvert, un air candide et voluptueux à la fois, des yeux noirs, tendres et caressants, une bouche fraîche comme une rose à qui Dieu aurait permis de sourire ; un bras se montrant blanc et rond, encadré dans la large manche d’un paletot de velours noir lequel laissait deviner les contours les plus divins qu’ait jamais rêvés pour ses vierges, Murillo, le poète de la forme. L’une des mains de la dame était gantée de lilas, l’autre, blanche et mignonne, tenait un énorme bouquet de violettes. Des rubans de couleur pensée ornaient son chapeau de velours noir ; des violettes fleurissaient à l’intérieur et faisaient un cadre doux et modeste au splendide rayonnement de sa beauté.
C’était elle, elle l’idéal si caressé, si poursuivi : Christus s’arrêta muet de surprise et d’admiration. La dame sourit de cet hommage naïf et spontané.
Tous deux étaient sur le même trottoir, ils se regardèrent pendant la moitié d’une minute. Christus crut devenir fou : des flammes, des vertiges et comme un fleuve bouillonnant d’idées traversèrent son cerveau. Il s’imagina être transporté dans la maison qu’habitait la dame ; il marcha à sa suite, sur des tapis plus moelleux que ceux que l’on foule avec le pied des rêves ; toutes les riches futilités de la mode brillèrent accrochées aux murailles, posées sur des étagères, ornant les cheminées de marbre et se réfléchissant dans d’immenses glaces aux cadres d’or mat et brillant. Il se trouva là près d’elle, au milieu d’un groupe d’hommes bien mis et de femmes aussi belles qu’elle. Elle se joua et se moqua de lui qui ne pouvait tout de suite effacer le hâle de ses joues brunies ni les callosités de ses mains nerveuses. Il se sentit froissé par des regards poliment insultants, agacé par des mots à double entente qu’il ne pouvait relever ; blessé jusqu’au cœur par des paroles en apparence mielleuses et bienveillantes. Il voulut massacrer tous ces dandys pour paraître moins ridicule aux yeux de leurs femmes. Ses mauvais instincts se réveillèrent tous à la fois : la vanité, l’orgueil mal placé, l’ambition des petites choses rétrécirent son âme et la serrèrent comme dans un étau. L’ouvrier heureux, paisible, simple et bon fit place à l’homme du monde hypocrite, affecté. Il souffrit en ce moment comme jamais il ne souffrit.
Il se tenait sur le trottoir sans rien voir ni rien entendre, absorbé qu’il était dans ses rêves et son adoration.
- Place, s’il vous plaît, paysan ! dit tout à coup une voix de valet béate et goguenarde.
Christus se retourna et vit un domestique en demi-livrée bleu et or.
Il laissa machinalement passer le domestique, se frotta les yeux comme un homme qui s’éveille, se secoua et ne sut point jusqu’à ce qu’il l’eût perdue de vue détacher les yeux de la dame qui s’éloignait droite et fière en traînant derrière elle les amples plis de sa longue robe de soie.
Un moment suffit cependant pour dissiper ce mauvais rêve.
- Ça, dit-il alors en se riant au nez lui-même, j’ai songé à ça, allons donc !
Huit jours après, Christus épousait Louise.
Celle-ci montra qu’elle avait eu raison en disant qu’un peu de joie lui rendrait sa beauté. Elle est heureuse et elle est belle.