revue

Johan Rinchart : Comme dans une nouvelle de Xavier Deutsch

ONLIT Editions

Il faut écrire beaucoup pour publier peu, disait l’homme à la tondeuse à gazon. Et c’était vrai que c’était vrai, j’allais l’apprendre bien à propos.
Jusqu’alors, je m’étais surtout contenté de lire et de regarder l’herbe pousser, en pensant qu’une pelouse qui croît croît, oui, mais aussi peut-être produit une mélodie, voire une chanson de Julien Clerc. (Si l’on se penche assez, il n’est pas impossible que l’on aperçoive Julien Clerc, beaucoup plus petit en vrai qu’à la télé, qui recueille, debout entre les pousses, mini-micro dans ses mains de mini-nain, les ballades qui demain rouleront sur la route de nos vacances.)
Cela m’allait assez bien, penser en ne faisant rien. Et quand je pensais, je pensais ; j’étais allé jusqu’à me dire qu’un type qui regarde l’herbe pousser en songeant qu’il ferait bien de se pencher un peu pour écouter si cette croissance ne fait pas de musique, mais qui cependant ne se penche pas plus en avant sur la chose, en tout cas pas concrètement, et en reste au stade de l’hypothèse à ce sujet, comme à tant d’autres sujets, eh bien, ce type-là n’est pas un mauvais bougre et ne peut être que : écrivain. J’étais ce type et je n’étais pas écrivain. Et je venais, une fois de plus, de rater une occasion de me taire.
Alors, je me mis à penser en silence, pour moi tout seul. Je me demandai pendant dix longues secondes quel jour Philippe Djian était devenu Philippe Djian. Était-ce un mardi ou un jeudi ? Et surtout, la veille de devenir Philippe Djian, Philippe Djian sentait-il qu’il allait devenir Philippe Djian ? Et le lendemain d’être devenu Philippe Djian, Philippe Djian avait-il encore envie d’être Philippe Djian ? De toute façon, dans la vie, une fois qu’on est devenu, c’est souvent trop tard. 
Il suffirait de presque rien, peut-être dix minutes de plus par jour, pour devenir quelqu’un, pour faire parler de soi, voire pour laisser des traces. Mais je me sentais tout autant capable de passer les dix prochains millénaires assis par terre à lire des livres de Franz Bartelt. Serions-nous des millions, hommes et femmes, assis par terre, pendant les dix prochains millénaires, à lire des livres de Franz Bartelt, qu’il n’y aurait peut-être pas de meilleure définition du paradis, terrestre ou pas. Jésus reviendrait, une fois de plus, et dans sa bonne gueule d’apôtre, son bon sourire en dirait long. « Ouais, les gars, dirait-il, s’asseoir par terre pendant les dix prochains millénaires à lire du Franz Bartelt, putain, c’est l’rêve, c’est l’pied, y a pas mieux, c’est l’pa, c’est l’pa, c’est l’paradis. » (Note de l’auteur: remarquons que Jésus lui-même pose un p minuscule au pied du paradis; remarquons par ailleurs que Jésus est bègue.) Jésus ne parle pas la langue de bois même si Joseph était charpentier. (Note de l’éditeur : est-ce vraiment nécessaire ?)
Mais Jésus ne viendra jamais foutre ses pieds dans une pelouse pas tondue, vous pouvez me croire. Moi qui ne l’ai pas connu, moi qui n’ai connu personne, je sais ces choses-là mieux que quiconque. Jésus a autre chose à faire que ça: traverser les océans à la marche, ouvrir des restaurants à poissons, des magasins de petits pains, tenir des caves à vins, faire la noce à Cana, aller se faire voir chez les Grecs, faire des combines en Chine, faire leur fête aux Helvètes, faire du fric en Afrique (Note de l’éditeur : est-ce vraiment raisonnable?) Jésus ne viendra jamais foutre (Note de l’éditeur : deux fois ce verbe si laid, ça devient lourd.) ses pieds dans une pelouse pas tondue, non, parce que, comme on l’a dit, Jésus n’a pas que ça à faire, mais aussi parce que ceci : Jésus n’aime pas Julien Clerc. Alors, prendre le risque de le rencontrer dans les hautes herbes d’une prairie, non merci.
C’est alors que me vint une des plus grandes idées de l’histoire universelle de la tondeuse à gazon (Larousse, 12 volumes, tous épuisés): adapter tout le répertoire de Julien Clerc pour tondeuse. « Ça commence comme un rêve d’enfant, on croit que c’est dimanche et que c’est le printemps… » accompagné par ma bonne vieille Flandria électrique, ça promettait. Forest-National (NDLR : la plus grande salle de spectacles à Bruxelles), tiens-toi bien ! Je m’y mis.
Aujourd’hui, cent ans plus tard, on a rasé Forest-National; Julien Clerc est mort depuis longtemps, bouffé par une limace dans une pelouse trop haute; Jésus ne bégaye plus (décidément, tout fout le camp); moi, je ne suis devenu ni musicien, ni écrivain. J’ai écrit, oui, beaucoup, mais j’ai eu beau, dans mon jardin, enterrer mes personnages morts sous des stèles de pierre et planter des roses aux vivants, je ne suis pas devenu Simenon.
---
Cette histoire s’inspire de La Chapelle, une nouvelle de Xavier Deutsch parue en février 2002 dans la revue littéraire en ligne Bon à Tirer.