revue

Yvonne Tilquin : Après la pluie

ONLIT Editions

Ce jour-là, nous avions travaillé quatre heures d’affilée. Il fallait éclaircir la parcelle du Vieux Moulin. Une parcelle de chênes. La pluie était encore là. Elle n’était plus tombée depuis deux jours mais elle était là, en équilibre sur les feuilles, agrippée à l’écorce, glissant sur les fougères et surtout, embrassant la terre. L’embrassant à tel point que la force de la terre se laissait percevoir dans l’air partout, en gouttelettes invisibles et impalpables, mais bien là, à travers tout le bois. L’odeur de la forêt après la pluie. Rien ne m’a jamais autant bousculé.
Denis était avec moi. Il y avait du boulot pour trois mais c’était ainsi. Ce que chef veut… Nous rassemblions les branches coupées en petites pyramides. J’imaginais une Néfertiti de feuilles ou un Toutankhamon de mousse reposant en paix sous ces ouvrages éphémères. Il faisait frais mais ma veste en jean était quand même de trop. Nous parlions peu. Par désir d’être efficaces. Je n’avais de toute façon pas grand-chose à dire à Denis. Pas grand-chose à dire à personne. Silence mon amour. J’aime le tac-tac régulier de la hache ou l’aller-retour grinçant de la scie. Je refuse de toucher une tronçonneuse. Ceux qui travaillent avec moi doivent s’y plier. Le règlement interdit de travailler seul et les autres, ça leur fait une pause pour leurs oreilles alors parfois, ils ne demandent pas mieux. Quand j’arrête de couper, je veux que le silence ne soit pas empli d’essence. Je veux que les oiseaux soient toujours là, tout autour, et que ma scie n’ait fait que les accompagner comme une basse. Pas les faire fuir.
Nous avions terminé, pour aujourd’hui du moins. Nous avons marché un moment en oblique, à travers des ronces éparses et des branchages. Et puis nous avons repris le chemin qui conduit directement sur les hauteurs du village. Très rapidement, nous le vîmes. Un homme, pendu. Il était pendu à la branche la plus basse d’un chêne, ballotant très légèrement. Nous ne le connaissions pas. Il me semblait sans âge. Non pas que la mort soit depuis longtemps sur son visage, dans son corps. Non, il était depuis peu dans l’autre monde. Mais il avait l’âge d’un instant, l’instant où tout bascule. Le dernier. Denis a coupé la corde. Je le retenais par la taille. Nous l’avons ensuite couché sur le dos, le long du chemin. Les graviers ont crissé timidement sous le poids du corps qui les épousait sans retenue. Nous avons décidé que Denis irait au village appeler la police pendant que je resterais seul près du corps. Nous aurions pu rentrer tous deux au village, contacter la police et dire : « Voilà, il y a un homme mort le long du chemin dans le bois à tel endroit… ». Mais il y avait comme une évidence sourde pour Denis comme pour moi. Nous ne pouvions pas le laisser seul. Il était mort seul. Mais mort, il ne resterait pas seul.

Je regardais Denis s’éloigner. Je n’osais pas regarder l’homme. J’avais demandé à Denis de lui fermer les paupières. Je ne voulais pas voir ce que l’homme avait vu au dernier instant. Mais même les yeux fermés, je dois le reconnaître, il me faisait peur. Je commençai par fixer ses chaussures. Des baskets bleu marine enfermaient ses pieds jusqu'à les rendre si petits qu'ils semblaient absents. Je remontai le long des jambes, un pantalon de coton noir. J’arrivai au torse, assez robuste par rapport au bas du corps. Un pull en laine vert-jaune. Tout d’un coup, je me suis rendu compte que nous n’avions pas regardé dans ses poches s’il y avait ses papiers d’identité ou un quelconque signe d’identité. J’ai rapproché mes mains doucement. Je tremblais. J’ai tâté à l’avant, à l’arrière. Il n’y avait rien. Juste quelque chose qui ressemblait à un porte-clé. Mais je n’osais pas entrer complètement ma main dans la poche. Je me relevai et commençai à marcher autour en le fixant. Le soir se préparait à tomber. Un vent apportait une odeur d’asphalte fraîchement posé. J’ai regardé son visage, le feuillage du chêne, la corde, son visage, le feuillage du chêne, la corde. Une simple corde, pas même assez solide pour retenir un arbre à l’abattage. Cette corde avait retenu l’homme jusqu’à sa mort. Elle avait rempli son rôle. Lui estimait peut-être ne pas l’avoir rempli. J’essayai de l’imaginer occupé à rire. C’était impossible sans avoir vu ses yeux. Ou plutôt, sans avoir vu la lumière dans ses yeux. J’essayai malgré tout.
Il marchait sur le chemin. Soudain, il ramenait ses mains devant ses cuisses, tenant une canne invisible, et effectuait latéralement des pas de danse. Il ne lui manquait que le costume. Mais le sourire était là. Un sourire de grande gueule qui amusait la galerie. Un sourire omniprésent, en fait. Mais un sourire-masque. L’idéal pour votre souffrance. Il donne illusion sur votre cœur, fait disparaître vos larmes sur vos tempes, impressionne par sa franchise. Recommandé auprès de la famille, des amis, des voyageurs dans le train. Le sourire-masque est le sourire qu’il vous faut.
Denis arrivait au loin suivi de deux agents portant une civière. Je ne voulais plus qu’ils arrivent. C’était mon mort. Je voulais qu’il vive près des arbres. Je le ferais voler de la galerie des hêtres à la galerie des bouleaux, de la galerie des chênes à la galerie des sapins et il n’aurait plus à sourire.
Denis était devant moi, encore essoufflé. Moi, je pleurais et mes larmes ne rejoignaient pas mes tempes.