revue

Pierre Borion : Insomnie

ONLIT Editions

Je me revois encore dans ce train alors que les pensées TGV embuaient mon esprit, il me semblait que c'était toute la misère du monde qui défilait devant moi. Bidonvilles, arbres, clochers, usines passaient comme des traits de couleurs abstraits. J'avais hâte d'arriver à destination.

Ah oui, il faut que je vous raconte. Je m'appelle Pierre, j'ai 20 ans et je me suis toujours senti "à côté" de la vie, je veux dire que je ne suis pas à l'intérieur, comme si je ne la vivais pas et que les choses glissaient sur moi sans laisser leurs empreintes. Comme si je regardais ma vie à travers un écran de télé.

Ça se comprend, en ce moment ma vie n'est pas passionnante. Je vis dans un univers quadrillé et j'ai l'impression de faire des choix comme on cocherait les cases d'un QCM. Il n'y a finalement que peu d'alternatives.
Mais depuis quelques mois, j'ai trouvé une parade à la vie. Je vis dans mes rêves. En limitant mon sommeil, je me suis aperçu que ma vie devenait extraordinaire. J'ai commencé par dormir 7 heures puis 6, 5, 4, 3, 2 et enfin 1 heure. Cela fait un mois maintenant que je ne dors qu'une heure par jour et croyez-moi : c'est incroyable! Les hallucinations deviennent de plus en plus fortes, de plus en plus réelles, m'emportant dans un délire que je ne contrôle plus.

Il y a peu, je n'aurais jamais osé aborder une femme dans la rue, je n'ai pas un physique exceptionnel, je dirais même que je suis assez laid avec une gueule de premier de la classe, grosses lunettes… Sauf que les premiers de la classe avaient au moins le mérite d'être très intelligents mais moi, en cours, c'était vraiment pas terrible. Maintenant je dis absolument tout ce que je pense, tout ce qui passe dans mon esprit embrumé : « Excusez-moi mademoiselle, je trouve que vous avez un cul extraordinaire ! »

Bon, il m'est arrivé de prendre quelques baffes et il m'est arrivé aussi quelques accidents. L'autre jour, par exemple, j'ai poursuivi un ami dans sa baraque avec un couteau de boucher, je ne lui voulais pas de mal, je voulais juste lui couper sa nuque allemande ridicule, c'est vrai tout le monde se foutait de sa gueule mais personne n’osait le lui dire. Bon, j'aurais aimé accessoirement lui graver mon prénom sur le front mais ce n'est qu'un détail, c'est pas aussi ridicule que d'afficher Nike sur son tee-shirt en permanence.
Passons. Si j'étais dans le train ce jour-là, c'était pour me rendre à Rome, plus précisément au Vatican. En effet, j'ai reçu, il y a quelques jours, cette lettre étrange :
« Cher Pierre,
J'ai un petit ennui de santé, de plus il faut que j'aille faire des courses. Peux-tu me remplacer aujourd'hui? 
Bises. 
Ton p'tit Pape, JPII »

Ça me semblait louche. La date ne correspondait à rien et je n'ignorais pas qu'il était mort depuis peu. Je décodais la lettre. Ce n'était pas JP qui m'envoyait cette lettre, non c'était bien trop gros, mais c'était le petit nouveau BXVI qui me faisait part de son impuissance à gouverner cette grande Église catholique. Je trouvais que c'était une bonne promotion pour moi, ça serait vraiment bien dans mon CV juste après "laveur de chiottes pour un fast-food". J'ai donc téléphoné au (soi-disant) JP pour lui dire que j'acceptais. Me voilà donc dans ce train pour Rome.

Je me sentais investi de pouvoirs phénoménaux et le train n'allant pas assez vite, j'ai décidé d'assumer déjà ma nouvelle tâche. Je me suis donc mis à genoux et j'ai prié. La lumière est devenue étrange. Le train s'est arrêté. Quelle ne fut pas ma surprise quand j'ai vu les Gipsy Kings débarquer dans mon wagon! Le plus gros a commencé à jouer l'intro de Hotel California du groupe The Eagles. C'était magnifique dans cette lumière bleutée. Ensuite, un ange est arrivé, puis deux, trois, dix, vingt… jusqu'à remplir entièrement le wagon. Enfin, un Jésus triomphant est arrivé, sous les acclamations, avec tous les accessoires (couronne d'épine, clous aux mains et aux pieds…) dans une chorégraphie à vous couper le souffle, inspiré par je ne sais quel Kamel Ouali divin. Il s'est approché alors que les Gipsy Kings attaquaient le premier couplet. Il a posé les mains sur moi et je me suis retrouvé devant le Vatican. Un mot était accroché à la porte. Il disait : « Je suis parti ce matin. Tu trouveras les clefs sous le paillasson. Il y a pas mal de boulot en retard alors, ne traînes pas! PS : N'oublie pas de bien fermer la porte et d'éteindre en partant. Bon courage. Signé : Ton JP. »

Je n'ai donc pas traîné et me suis tout de suite mis au travail. Ah ça, j'ai été bien accueilli! Des gens m'ont installé dans une belle chambre avec des coussins sur les murs. Charmant! D'un blanc immaculé comme j'imaginais le paradis.

Je n'avais en fait pas grand-chose à faire : j'écrivais des lettres, je mangeais…

Le problème, c'est que hier j'ai voulu sortir faire un tour et les gardes suisses (enfin, je suppose qu'ils sont Suisses) m'en ont empêché et ils m'ont tondu le crâne. Je sais que c'est d'usage mais quand même, c’était pas la peine de me bourrer de tranquillisants avant. Et depuis, je ne peux plus sortir de ma chambre. Ce n'est pas une façon de traiter un pape.

Alors, voilà le sujet de ma lettre : S'IL VOUS PLAÎT, SORTEZ-MOI DE LÀ !

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Note de l'auteur : ce texte est librement inspiré du Journal d'un fou de Nicolaï Gogol.