revue

Frederic Bourgeois : Illusions parisiennes

ONLIT Editions

Mon épicier est formidable.
My boss is Flemish.
Tous les épiciers flamands sont formidables.

*

Il y avait un peu de tout. Des couleurs et du vert. Ça sortait des gens, en fait. Et puis ça criait dans tous les sens. Un euro, un euro, un euro. Un euro, la banane ! Deux euros, trois melons ! La cacophonie régnait, la mosaïque des sons et des couleurs et puis les gens qui se perdent et puis, surtout, derrière les étals, les crasses qui s’entassent. Personne ne va par là, tout le monde reste devant, écoute, regarde, achète ou passe son chemin. Devant moi, un gamin. Un gamin d’Arbus, on aurait dit. Il était là, seul, avec son short rouge et ses sacs trop lourds pour lui. La photo me démange, mais la main ne suit pas la pensée. Il rentre dans une laverie. Mon chemin passe. C’était rue des Pyrénées et j’ai le ventre qui fourmille.

*

- « C’est quoi comme marque de vélo ?
- C’est un MBK. Il te plaît ?
- Oui. Ma maman, elle en a un aussi.
- Ah. Et toi, tu en as un aussi ?
- Oui. C’est un… VTT.
- Pas un vélo de ville ?
- Non.
- Ça va venir. Allez, salut.
- Au revoir. »
Je les écoute et les reflets dans le canal Saint Martin ne m’éblouissent plus. Je pense que je vais devoir acheter de nouveaux tickets de bus. Peut-être j’aurais dû m’acheter un vélo. 

*

Ménilmontant descend et je crois que je me suis perdu. Je devais chercher Saint-Maur. Peut-être je suis trop loin maintenant. La ville est sale, le trottoir vétuste et personne ne sourit. La fumée de cigarette est partout. On a l’impression qu’on ne pourra jamais l’arrêter. En même temps, personne ne s’en plaint. Ça doit être normal. Au Café du Cirque, un homme reste là, au coin du bar. Il porte des lunettes et égraine un livre sans le lire réellement. Les habitués arrivent. Casimir est là. Tout le monde boit du café. C’est normal de boire du café. Sauf Casimir. Je crois qu’il préfère le jaune. Ça doit lui rappeler le Sud et l’odeur de thym dans sa moustache. Le gris, le noir, c’est pas des couleurs pour vivre.

*

On s’est promené avec Sylvain et puis j’ai acheté deux cartes postales. C’étaient deux cartes en noir et blanc, avec des personnages connus d’un vieux cinéma. J’avais bien aimé le film et je me disais que, si elle l’avait vu, elle l’avait aussi aimé. Ça me semblait logique. L’actrice était belle, l’acteur était fort et tout courait vers un souffle qu’on ne retrouve pas. C’était une célébration de la vie. L’actrice était belle et ses grands yeux compensaient la longueur de ses cheveux. Elle parlait beaucoup et lui ne disait rien. Il l’observait, c’est tout. Je me suis dit qu’elle devait apprécier ces images et puis son silence aussi. 
C’était une après-midi avec des nuages mais pas assez pour cacher la beauté des gens et des rues sales. Les Françaises ont quelque chose de français qui les rend belles. C’est très perturbant pour un étranger comme moi, d’autant plus qu’elles ne s’en rendent pas compte. Elles se baladent en rue, jouent de leur air hautain ou pas du tout et puis elles sont là et elles sont belles. Comme dans le film. Sauf que dans le film, la fille, elle n’est pas Française. Et ça, c’est encore plus perturbant.

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Quand on s’assied au Chat noir, sur Saint-Maur, on a l’impression qu’on doit boire un café. 
Mais le thé à la menthe est bon aussi.

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« Evacuation à l’audition du signal ou sur ordre d’un responsable, fermez les portes et les fenêtres. Suivez les indications du guide ou dirigez vous vers les sorties les plus proches. N’utilisez pas les ascenseurs ou les monte-charges s’ils existent. Ne revenez pas en arrière sans y avoir été invité. » 
Comment on fait pour sortir si on a fermé portes et fenêtres ?

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Les Anglais veulent prononcer les mots à la française, mais ils n’y arrivent pas. Les Français se fichent de prononcer à l’anglaise et parlent anglais avec l’accent français. 
Et les Anglais trouvent ça sexy.

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- « Le fond de l’air est frais, je trouve, qu’elle dit.
- C’est quoi exactement le fond de l’air ? qu’il répond. J’ai jamais compris cette expression.
- Ben, en fait, je sais pas trop t’expliquer comme ça. L’air est pas vraiment froid, mais y’a quelque chose qui fait que... »
Pendant qu’ils parlent, je note.
Ils ne savent pas que je vais parler d’eux.

*

Il y a une certaine peur à tourner le dos au vide, à l’eau ou à toute autre chose. Une peur d’équilibre. Et on oublie qu’on est danseur. Comme si.