revue

Remy Disdero : Bœuf Solard

ONLIT Editions

Je vis en solitaire, au comptoir des rebuts. En bas de chez moi il y avait naguère une cour lugubre où des fléaux gros comme la main épiaient dans leur toile chaque moucheron qui passait. Mais la cour est détruite, ce n’est maintenant qu’une ruine de béton gris et froid. Et à présent, dans ces décombres brumeuses, je considère d’un œil recru ma liste d’assassin. Des noms y sont écrits, les noms des personnes qui m’ont côtoyé depuis que j’ai le nez coupé. Quand j’y pense, être côtoyé n’est pas le bout du monde. Mais je déteste, dans la principauté de mes droits, être côtoyé, surtout depuis qu’on m’a amputé. Le malheur, c’est que la liste s’allonge, à chaque racaille curieuse qui, subrepticement, me dévisage et me rougit, moi, pivoine de honte volatile de chasteté.

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Au seuil de ma demeure gît une substance. Un coulis. Il est venu quelquefois un jeune garçon s’asseoir au pied du manguier centenaire ; alors le coulis montait, vert et jaune, vers mes pieds. C’était l’attirance pour la rivière qui me faisait me lever, qui dressait entre mes jambes un muscle froid, une plante sauvage matricielle. Mes pantalons au rabais se joignirent ; pour tout dire c’est le dépit qui me guidait. Buvant et me baignant nu dans les eaux profondes et lisses de commotion, que ne me suis-je noyé, vidé de ma substance de coulis ?

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Je ne veux plus de coulis, plus d’eldorado, d’éden, de paradis. Je flotte, en suivant la rivière jusqu’au torrent. Hier, mon bras s’est cassé. Je l’ai pansé mais il m’élance. Que faire ? Retourner à l’asile ? Je ne peux m’y résoudre. Je connais une auberge tenue par un vacher qui loue des chambres à des prix raisonnables. Mon nez me tiraille, élancements continus brûlants de mon visage. J’ai mal. Cependant, j’y arrive, au bouge du vacher, car il s’agit bien de cela, les putes m’accostent. Carapaté dans le cocon de mon orgueil béjaune, je glette aux étalages une boue sanguine. L’excuse vous lave ; le flandrin gibbeux se couche dans les guipures de son grabat, refusant les tétons en exergue à sa trachée.

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Quittant les lieux par le tramway, je me recule dans le fond de mon siège, surveillant du bord de mes paupières la foule des heures passantes qui, grouillant comme la lie de l’enfer, suit le chaintre souillé de la fosse sceptique. Aucun ne me regarde, et pourtant, je sens le poids d’un regard universel peser sur ma béance, et sur le cabas au fond duquel pèse le butin du vacher.

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Je désire la rocaille, la roche, la pierre, la montagne, non pas ce bain de foule désœuvrée qui devine mon forfait dans ma posture de pillard mutilé. Je désire le silence, le vide, la mort, mais le cloaque urbain des puceaux de la vie m’absorbe. Je descends au terminus, parmi une cohorte d’esclaves tristes aux paletots tombants, aux visages tirés vers le bas des égouts que surplombent les trottoirs. Car tout grouille, là-dessous, de verre pilé, de canettes, de chancres, de fontaines de jaunisse enviscérées d’oignons. Une peste de gris caillot, une sentine, et eux tous au-dessus qui agitent à bout de bras mollasses leurs volontés malsaines, leurs potentiels malades. Il fait nuit. La pluie s’abat sur le pavé luisant. L’ordure sourd des recoins comme mille clochards déguenillés. Une ruelle infâme me dégueule une invite. M’y engouffrant je vomis sur une loque détrempée. Je pourrais en retourner les coins pour emporter ma chair, mais je suis las. Je m’assieds. Des sons me parviennent des avenues voisines, cris de liesse et klaxons, pétards de jouvence en furie. Le serpent se mord la queue.

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A mon réveil tout est calme. Il fait le jour que j’aime, froid et silencieux, véritable jusqu’au son tamisé de ma propre voix enrouée de sommeil. Je me lève. Une pointe de lance transperce mon abdomen par l’intérieur de mon corps. Les fourchettes de se plier, comme encore gamin je me traînais du revenir de la dèdète. Je pensais à tort qu’il s’agissait du ressenti de la faim dans le sein de mes tripes. Jusqu’à ce que les docteurs diagnostiquent l’aigreur. Mon aigreur. Ma misère d’entre les autres, à la droite des nécroses du haut de mon nez.

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Au matin, ils ont tous des coutures au visage, des faces de café. Je m’engouffre dans un établissement ; m’installant à une table, je commande du lait entier. La braise me réchauffe, et l’horloge du diable indique une heure de timide. Dégoûtant paresseux levé aux aurores, je fixe le bol qu’un serveur m’a apporté. Je bois mon lait et adieu la chrysalide des populaces viciées. Un mendiant m’accoste ; je me retiens de cracher. Peut-être un policier m’arrêterait-il pour incivilité. Cela je dois l’éviter. J’ai une mission à remplir. Concentré sur mon idée perclorée voici dix ans, je déambule, appuyant l’un de mes doigts sur mon sternum rigide. Déjà les masures s’espacent, les bruits diminuent, et un sifflement aigu prend possession de mes ouïes. Acouphène damné de trop de haine assourdissante, le piston bruisse ses couques marines. Mon annulaire les secoue, sacs de mites dans les ruines de ma tête.

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Cela fait bien longtemps que je survis sans lune, et qu’en me regardant dans l’eau de ma soucoupe je n’ai plus face à moi qu’un boudin de grimace sur le plant d’avocat qui me sert de visage. Je n’ai dans ma pensée qu’un petit creux amer où mon vœu s’évapore, et qu’en pleurant je veux, par le cadavre blanc de cet amour perdu, noyer dans le chagrin de ma nuit de cratères. Cette vie a sucé la racine de mes artères, et la terre prendra mon corps pour en faire de la boue. Je suis l’homme plume funèbre accroché à ce poumon d’air où mon radeau a sombré, et mes paupières gonflées d’où jaillissaient les braises ne s’ouvrent désormais que sur un vieux désir.