revue

Simon Detrez : L’anniversaire d’Ambra

ONLIT Editions

Assis face au vent sur le sable glacial, Silvady regardait fasciné les vagues phosphorescentes qui, l'une après l'autre, venaient éclater dans un grand bruit d'orage. La femme à ses côtés était très belle, il la connaissait bien : Ambra, la petite speakerine de la septième chaîne. Ce soir, elle venait de lui avouer qu'elle l'aimait, lui, ici, sur cette plage de la dernière Costa, et que cette amourette qu'on lui prêtait avec Jack Riffler n'était qu'un vaste complot fomenté par les tabloïds. « Je te le jure, Darling », avait-elle susurré en lui caressant de la courbe de son ongle nacré les poils du thorax.

Silvady avait dû lutter pour ne pas rire parce que cela le chatouillait drôlement, mais il était resté stoïque, affichant un regard aussi viril et intrépide que celui de Riffler quand il narguait les armées de Zarqual dans La grande chevauchée misanthropique. Des flocons d’écume brunâtres roulaient en tous sens à ses pieds, s’accrochaient parfois un instant aux varechs pour en décoller ensuite dans des spasmes étonnants. « Je te crois, je te crois, avait-il dit en prenant un air détaché. N'en parlons plus. » Elle se tourna de nouveau vers lui, la mer avait mêlé les boucles de ses cheveux en mèches torsadées qui posaient en équilibre sur ses épaules et en glissaient chaque fois qu'elle remuait la tête.
- « Silly Darling, c'est mon anniversaire aujourd'hui, m'as-tu oubliée ? » Elle minaudait lascivement et se mordillait l'intérieur de la joue en traçant dans le sable des petits huit superposés qui s'effondraient à chaque passage de son doigt. 
- « Les cycles du temps ont été inventés par les hommes, Honey. Qui a décidé que ton anniversaire n'avait pas lieu tous les jours, ou à chaque heure, voire à chaque minute qui s'écoule ? Pense aux éphémères qui ne seraient alors jamais fêtés, tu imagines ? Je connais d'ailleurs un éphémère qui… » Mais elle s'était déshabillée et ne l'écoutait plus. Elle préférait sourire au soleil couchant qui taquinait d’ombres son visage et ses seins qu'elle avait (avait-il observé d’un coup d’œil aussi furtif que d’apparence désintéressée) petits, fermes et bulbeux comme des boutons de porte. Pour tout dire, Silvady était diablement excité; la soirée s'annonçait plutôt bien. Il attendit, ébahi, le corps recouvert de flocons d'écume, la prochaine vague. Des sternes ondulaient au gré de la brise, se laissant porter par les courants, les yeux rivés sur les flots. « J’aime ces mouettes, Darling, c’est beau », disait Ambra. Mais ce n’étaient pas des mouettes, c’étaient bien des sternes. Silvady connaissait parfaitement les oiseaux, leurs mœurs, leurs habitats, leurs prédations. Ainsi donc, elle aimait les mouettes. Devait-il lui en offrir une pour son anniversaire ? Le problème était que Silvady détestait les oiseaux, il en avait même véritablement la frousse et les évitait le plus possible. Tout cela semblait donc improbable. 

Il se trouva rapidement au pied d’un énorme phare rayé de blanc et de noir qui ployait sous les assauts du vent et cela ne le surprit que très peu. Ce smoking acheté aux puces lui allait fièrement et il tira, satisfait, une longue bouffée de cigarette. A ses côtés, un archétype de vieux marin s'appliquait à lui expliquer le pourquoi des couleurs blanche et noire, pointant le sommet du phare, du tuyau de sa pipe, vers les lentilles de Fresnel : « En mer, quand le ciel est blanc, tu ne vois rien qui puisse se détacher de la terre ferme, sauf le noir, tu comprends mon gars ? » Et cela, il le savait bien, il aurait voulu le lui dire et de toute façon, lui, Silvady, ne distinguait que le blanc et le noir, et de surcroît, il s'en foutait royalement, mais le capitaine continuait ses palabres, allant jusqu’à lui déployer à la manière d’un jeu de carte un nuancier pour appuyer ses propos. Il planta là le marin et ses soliloques et regagna en vitesse, malgré ces satanées bourrasques, la voiture foncée qui l’attendait sur la falaise. C’était une DS présidentielle avec des petits fanions brillants posés en érection sur les ailes. Ambra était accoudée à la portière, elle le regardait s’approcher en souriant. Dieu, qu’elle était belle. Une veine magnifique, légèrement enflée, comme un câble électrique plaqué sous un papier peint, longeait le dos de son avant-bras, puis, subitement, s'enroulait vers le poignet, et rejoignait sa main qui pianotait sur la carrosserie.

-  « J’aime ces mouettes, Darling », répétait-elle. 
- « Je connais un éphémère qui n’a jamais pu célébrer son anniversaire, voilà... », répondit Silvady. 

Avant qu’il n’ait pu mettre le contact, l’homme gueula derrière lui : « Arrêt des combats, les autorités démentent formellement les accusations, tandis que les Abassides fêtent leur victoire sur Rushalimum… » Silvady ouvrit un œil. « Prise d’otage la nuit dernière sur la plate-forme de Bryssal, on compte 53… » Et se frotta énergiquement l’autre. Il passa sans le voir au-dessus du réveil qui continuait à déverser son flot de nouvelles sur le plancher. Quel rêve étrange avait-il encore fait cette nuit ! Ambra Üngelster, amoureuse de lui ! Et cette plage, quel étrange endroit ! « Ah merde, soupira-t-il, Ambra, j'y ai cru. » Observant son reflet dans le miroir, il fit trois grimaces choisies avec finesse puis se lava méticuleusement la tête. « Maudit matin », maugréa-t-il. Sur l’horloge du salon qu’il occupait depuis deux jours, il regarda l’heure, il était presque temps de partir au boulot. « Vite, mon vieux Silvady, tu vas te foutre en retard ! Le chef d’unité va pas être content ». Il suçota un morceau de sucre et une goutte de café en gardant un œil pointé vers le haut, sur les aiguilles qui tournaient en rond, avec lenteur. Le café parcourait ses entrailles et cela picotait agréablement. Il ne pouvait plus se passer de ce curieux breuvage depuis qu’il y avait goûté un jour, par inadvertance, sur la terrasse d’un bistrot. « Merde, c'est bon ». Il cligna les yeux de contentement et se figea un long moment, ne pensant à rien. Il lui arrivait souvent de ne plus bouger, sans raison apparente, et d'attendre, parfois des heures, il ne savait trop quoi. Mais maintenant, il était vraiment plus que temps, alors il s’orienta vers la fenêtre, se glissa dans l’interstice, puis, une fois sur le balcon, sauta sur la rambarde, agita ses antennes, déploya ses ailes, replia ses pattes sous l’abdomen et s’envola vers l’usine.