revue

Maud-Roxanne Delatte : L’extase

ONLIT Editions

21h30
Ce réveil qui sonne me fait sursauter. J’écrase ma cigarette. Je ferme mon livre d’anatomie. Un coup d’œil dans le frigo, verdict, rien. Je saisis donc la canette de coca à moitié vide et deux barres de céréales. Ça suffira. Il me reste mon GSM, ma carte de la STIB (ndlr : société de transports bruxelloise). Je balance tout ça dans mon sac de sport en jetant un dernier coup d’œil au réveil. Je sais que je serai en retard, tant pis, je prends mes clés et referme le studio.

21h50
J’attends ce putain de bus qui ne vient pas. Le soir, y’en a déjà pas beaucoup et en plus ils sont pas à l’heure. Autour de moi, ça gueule et ça rit, y’a sans doute un TD (ndlr : Thé Dansant; expression utilisée par les étudiants pour leurs fêtes) cette nuit.

22h20
J’arrive enfin à L’eXtase, j’ai chaud et je pue de m’être tant dépêchée. J’appuie sur l’interphone, c’est Pablo qui répond.  « C’est Sam. » « Ma petite chérie, je pensais plus te revoir, je t’attendais déjà hier… Rachid va t’ouvrir. » Pablo, je ne peux pas le blairer, d’ailleurs je suis sûre qu’il ne s’appelle pas vraiment comme ça.

22h25
Rachid ouvre, il a le sourire, j’aime bien ce gars, dans cinq minutes il va sortir un mot gentil, et puis il va me demander mon avis sur un cadeau qu’il veut faire à sa maîtresse. Ça ne rate pas : « Tu m’as l’air en forme, pas trop crevée, t’es en blocus ? » « Oui, c’est les exams, mais ça va, t’en fais pas ; et toi tu l’as revue ? » C’est notre principal sujet de discussion, pendant qu’on monte l’escalier jusqu’au vestiaire, on discute d’elle. « Je la revois après-demain. » « C’est bien. » « J’ai besoin de ton avis sur un truc, toi qui es une femme, regarde ça, laquelle tu préfères ? » « C’est le prix ou la référence les chiffres à côté ? » « S’il te plait, dis-moi juste laquelle t’aimes. » Je regarde bien, c’est vraiment beau, y’a pas à dire, mais c’est hors de prix, cependant je le connais assez pour savoir ce que je dois lui répondre. « Moi, perso, j’aurais préféré le modèle tête de mort en diamant, mais je vois qu’ils n’ont pas. Enfin, soit ; t’as une femme magnifique donc prends la plus belle des bagues… (mon doigt glisse sur la page) Celle-là. » « Merci, c’est aussi à celle-là que je pensais, mais je voulais ton avis. » Putain, qu’est ce que je viens de faire? Mon doigt avait pointé l’un des modèles les plus chers, je m’en veux, sachant que s’il bosse ici, c’est à cause des cadeaux de luxe qu’il offre chaque fois qu’il voit sa femme mariée. Une fois à la porte du vestiaire, on se fait la bise, on se reverra peut-être demain ou pas.

22h35
Je rentre dans l’arène. Tout ici est codé, je sais sur qui je vais tomber en premier, je connais leur expression, les mots qu’elles vont employer, je suis rodée, inatteignable. « Tu pourrais au moins dire bonsoir, on n’est pas assez bien pour toi, Mme la doctoresse ? » Fait chier, je dois traverser une masse de fesses en string élevées aux multiples séances hebdomadaires d’abdos-fessiers avant de rejoindre mon territoire. Donc pour la petite présentation, on commence par les salopes au QI d’huître, on enchaîne la traversée par les filles de l’Est, sympas mais je ne les revois jamais deux fois, puis les intermédiaires, disons qu’elles pourraient être plus connes mais que je ne les aime pas. Dans ce groupe-là, il faut que je m’arrête sur Maguy, étudiante comme moi, qui a découvert le merveilleux pouvoir d’achat que lui procurait son corps, depuis qu’elle bosse ici tous les soirs. Et enfin, je suis chez moi, devant mon petit casier défoncé, un miroir qui donne un aspect loge d’artiste auquel il manque des lampes et mes deux « collègues » préférées. D’abord, il y a Luc (qui est en fait le diminutif de Lucia), qui a plongé dans la drogue après le suicide de sa petite sœur et dans la prostitution après avoir plongé dans la drogue. Elle bosse ici aussi longtemps qu’elle n’a pas l’argent qu’il lui faut pour sa dose, mais quand elle a son fric, plus rien ne la retient. Elle est vraiment belle, malgré son regard paumé, malgré tout ce qu’elle inflige à son corps. « Tsss! Eh, ma jolie, comment tu vas? Viens ici! Tiens, écoute moi ça! » Elle n’attend jamais que je lui réponde, je ne lui réponds donc jamais ; on a une relation gestuelle. Je sais qu’elle va me faire écouter un morceau de rock, il n’y a que nous qui aimons ça ici. J’applique son écouteur à mes oreilles, sa voix qui résonne dans ma tête, mon esprit qui s’évade quand elle chante, et mon corps qui se tend lorsqu’elle crie. J’adore cette fille. « Putain, Luc arrête de draguer! » Elle c’est Ebony, une grande black au crâne rasé. Je trouve qu’elle ressemble à Skin. « Comment tu vas 28 ? Tu nous a manqué, tu sais, l’autre tarée elle te le dira pas mais elle tournait comme un clebs, hier, parce que t’étais pas là. » Ça me fait rire, elles m’ont toujours bien considérée, depuis le premier jour où je suis venue. 28… Ebony est la seule à m’appeler comme ça, puisqu’elle est la seule à savoir que je viens toutes les fins de mois pour pouvoir payer mon loyer. Je défais mon sac, j’en sors mon corset. Je me regarde dans la glace, je vois une petite jeune en jean et pull à capuche noir. C’est toujours aussi difficile pour moi de m’imaginer dans dix minutes en reine des donjons. « Bon les filles, c’est pas que je m’emmerde mais faut que j’y aille. » C’est Luc, elle part toujours la première. Ebony et moi restons, pensant toutes les deux que du haut de ses talons aiguilles, Luc calcule à présent combien de clients elle doit faire. « T’es toujours pas prête Sam ! » Non je ne suis pas prête, je n’ai pas envie d’y aller et elle le sait bien. « File-moi ton corset que je te mette ça sinon tu va passer la soirée aux vestiaires et t’auras rien de plus sur ton compte demain. » Je le sais… Je la laisse faire, je me fais habiller, les lacets se croisent dans mon dos, bientôt elle va serrer ça aussi fort qu’elle le peut. « T’es pâle, tu veux que j’aille te chercher un petit verre. » J’ai envie de lui dire : « Oui, vas me chercher un verre et puis prends-en un, toi aussi, on va passer la soirée ici sur ces chaises trop raides, on va parler de nos vies… » Mais je ne dis rien, je sais qu’elle a raison, je viens là pour le fric et c’est avec ça que je dois repartir. « Non laisse tomber pour le verre, je vais m’en faire payer un, et puis je dois avoir une multitude d’esclaves qui m’attendent ! » Je mets mon loup, sors mon fouet, mes pinces et mes menottes de mon sac, je vais mettre tout ça dans ma pièce. Quand je reviens au vestiaire, Ebony est encore là. On se dirige vers la porte.

23h00
C’est à partir de là que tout commence.