revue

Catherine Abhervé : NON

ONLIT Editions

« Je suis une méchante femme, une femme perdue, pensait-elle, mais je hais le mensonge, tandis que lui en fait sa nourriture. » Anna Karénine, Léon Tolstoï

Toutes mes femmes ont voulu une maison à la campagne. J’ai toujours aimé dire « oui » aux femmes. J’ai maintenant 63 ans et je vis seul à New York. Une fois, pourtant, j’ai dit « non ». C’était à Elsa, ma seconde épouse. Je lui tendais un verre de Martini, c’était la veille de Noël. Nous étions dans notre salon, j’étais assis sur le sofa et Elsa, un livre à la main, s’en allait vers la bibliothèque.
J’ai follement aimé Elsa, dès notre première rencontre. J’ai admiré sa petite silhouette, sa coupe de cheveux stricte et courte. J’ai tout de suite vu que ses yeux étaient verts et qu’elle faisait délicatement claquer le talon droit de son escarpin plus que le gauche. Elle était alors mariée avec Charles. C’était lui, en quelque sorte, qui avait facilité notre rencontre : Charles Robinson était mon patron. Je n’ai pas eu à séduire Elsa trop longtemps, notre attirance fut réciproque. Après plusieurs mois enthousiastes et extravagants, j’ai souhaité régulariser notre histoire d’amour. Elsa était confortablement installée dans son mariage, dans ses beaux meubles et ses tailleurs Yves-St-Laurent. Elle m’aimait mais ne supportait pas le mot « divorce ». À ce rythme, ma seule alternative, et j’en informai aussitôt Elsa, était de révéler notre affaire à Charles. J’espérais qu’il fasse ainsi, lui-même, les démarches administratives et qu’il me laisse galamment épouser sa femme. La nature se chargea de tout simplifier. Un matin, j’appris la nouvelle, comme tout le monde, en lisant le journal : « Charles Robinson, brillant juriste, terrassé hier soir, chez lui, par un fatal accident cardiaque. » La version d’Elsa fut sans équivoque : « Nous étions au salon, je venais de servir un Martini à Charles qui se dirigeait vers la bibliothèque. J’ai entendu un râle puis, un verre qui se brisa sur le parquet. Je me suis levée du canapé et j’ai vu Charles étendu sur le parquet, la bouche ouverte. »
Elsa devint ma femme deux mois plus tard. Elle passait des heures en réunion avec ses collègues, était invitée à des dîners de bienfaisance, le dimanche, elle chantait à l’église, le mardi soir, elle répétait avec la chorale. Je m’impliquais de plus en plus sérieusement au cabinet. Le jour arriva où l’on me proposa de m’associer. Nous achetâmes une maison à la campagne. Elsa eut des amants. Elle rencontrait des hommes à des ventes de charité, lors de cocktails. Elle joua passionnément au tennis à une époque puis, elle eut le béguin pour le golf. Je crois même me souvenir qu’elle s’enflamma pour la danse et participa à un concours de tango. Elle était encore resplendissante. Nous n’avions pas d’enfant. Nous ne nous disputions même pas. Je passais tellement de temps avec mes clients et mes dossiers que les affaires d’Elsa rétablissaient l’équilibre de notre couple. Puisque nous ne passions pas beaucoup de temps ensemble, nous avions instauré un rituel : chaque Noël, nous le passions tous les deux à la campagne. Cela semblait suffire à notre cohabitation. Je le croyais. Pourtant, Elsa commença à laisser traîner des indices sur un certain Lionel. Je feignais l’ignorance. Puis, le mois suivant, elle se mit à me parler d’un dénommé George. Je trouvai en évidence des tickets de cinéma, des notes de restaurants, d’hôtels. Je voulais à tout prix conserver notre entente et je me mis à éviter nos rares discussions. Mais Elsa était de plus en plus tenace et laissait subtilement des livres ouverts à certaines pages, comme des messages codés à mon intention. Elle voulait me faire lire un roman français, « Une révélation ! » d’après elle. « Comment éviter de tout savoir? » devenait mon tourment journalier. Noël arrivant, avec les nombreux préparatifs, elle m’oublia.
J’arrivai dans notre maison de campagne un soir après Elsa. Je la trouvai indolente au salon et je la soupçonnai immédiatement de vouloir jouer l’héroïne contrariée. Après de rapides embrassades, je montai défaire ma valise dans la chambre. Quelle mascarade m’y attendait ! Le lit était défait, des serviettes mouillées gisaient sur la moquette, des vêtements avaient été fourrés sous le lit, la fenêtre était ouverte pour un semblant d’aération… Une mise en scène de cinéma n’aurait pas été plus crédible. Je trouvai encore un livre en évidence sur la table de chevet. J’avais évité Flaubert, je pensai donc ne pas pouvoir me dérober à celui-ci. Je descendis au salon avec le livre en lisant haut et fort : « (…) depuis votre aventure, vous attendez chaque jour mes compliments et mes éloges ; je ne doute même pas que vous n’ayez pris un peu d’humeur de mon long silence : mais que voulez-vous ? J’ai toujours pensé que quand il n’y avait plus que des louanges à donner à une femme, on pouvait s’en reposer sur elle, et s’occuper d’autre chose. »
-  Quel bon livre ! Elsa ?
- Justement, je voulais t’en parler.
Parler, parler. Ma femme voulait être bavarde, je ne pouvais plus réclamer le silence.
-  Elsa, buvons d’abord un verre.
- Tu t’en fiches de mes histoires ?
Ah, la tragédie était finement en place !
-  Disons que je ne suis pas jaloux.
Elsa devenait cette femme étrange qui voulait à tout prix se justifier, se faire pardonner ce qu’elle croyait avoir fait. Je sentis qu’elle voulait une scène : aveux, remontrances, pardon. Je ne voulais pas d’une sainte ! Cette discussion allait m’ennuyer; il me suffisait bien d’être cocu. C’est en commençant à l’imaginer que tout devint malsain. Elsa prit la pose « yeux baissés, bras alanguis » et leva son regard vers moi. Je déposai deux verres sur la table.
-  Que buvons-nous, ma chérie ? Pourquoi pas un Martini, comme ce pauvre Charles. C’était bien ça qu’il buvait à l’époque, non ?  Quand j’y repense, mourir si facilement, après un verre. Il n’y avait que le bon Dieu pour le croire cardiaque !
Elsa ne parlait plus, mais je la vis hocher la tête. Je pris les bouteilles dans le buffet et remplis nos deux verres. Elsa ouvrit la bouche comme pour une ultime parole. « Non Elsa, non ! », dis-je en lui tendant son verre. Elsa s’éloigna vers la bibliothèque, le verre dans une main, un livre dans l’autre. J’entendis son escarpin droit sur le parquet puis le verre se briser. Je la vis tourbillonner, le regard embué. Elle tomba, convulsa quelques longues secondes. Je m’approchai et lui essuyai le coin de la bouche. Je pris le livre de sa main. Pas de crime parfait, Elsa, les coupables finissent toujours mal. Je suis peut-être une exception.