revue

Damien Spleeters : Deux rapports d’examens cliniques

ONLIT Editions

Un fou est comparable à un enfant, si ce n’est qu’il a assez de force pour vous assassiner. L’Institution est parfois définie comme un lieu d’oppression et de normalité extrême, et notamment dans ce livre. Mais je la vois autrement. Pour moi, l’Institution est un lieu de grande liberté, car elle met l’être hors de portée du contrôle social en le portant au centre même de celui-ci, lui permettant ainsi de vivre sainement son délire et sa folie, en les reconnaissant comme réels. Voici la suite des rapports d’examens cliniques effectués avec le patient lors de ses différents séjours à l’I.U.P.M., ils sont révélateurs d’une grande catastrophe.  Je joins aussi au dossier les annexes et les correspondances concernant ce cas. (Monsieur Autorité)

Rapport 1.6.
Il restait encore quelques éclats fossilisés à évacuer.  Aujourd’hui je l’emmène au-dessus des cheminées de lumière.  Malgré le brouillard on peut les voir boursouflées environ une minute avant évacuation. Les halos flottent doucement et s’en vont, certains nous frôlent. Lorsque je lui demande les résultats de ses recherches, le patient a l’air préoccupé. Me parle de l’alchimie et fait dévier ses mots dans le vent. Je les vois tous se mêler aux boules de lumière et s’en aller. Je n’entends pas la suite, je la contemple. Sa langue étend ses branches et caresse les sons, les halos tournoient et nourrissent les fleurs. Le patient ne manifeste jamais aucun signe d’agressivité mais brille d’une violence incommensurable et sans limite aucune. Je la vois techniquement s’élancer dans des endroits divers. Il rêve de vitraux fugueurs, d’oiseaux-titans, d’œufs adamantins. Me dit qu’il voit des choses étranges mais celles-ci ne feraient que confirmer ce qu’il pensait. Il ne lui reste plus qu’à attendre. Quoi ? Je lui demande si depuis la lettre il écrit encore. Me dit qu’il écrit qu’il écrit qu’il écrit qu’il écrit… Puis, sur le chemin du retour, et d’une façon très nasale, m’enjoint à « ne jamais discuter de la merdouille qui fait mouiller les dames. » Il s’essouffle à parler et préfère se taire. Je sais qu’il se tient au bord des astres et je ne peux pratiquement rien faire. Juste le regarder briser son corps, mais d’une façon chronologique, figé de certitude. Fracassé. Il refusera les béquilles de l’immuable. Les colosses ont dû lui murmurer quelques secrets. Et puis il y a la grâce. Que voit-il ? Une éclipse polaire.

Rapport 1.7.
Je me suis égaré dans les couloirs de l’Institution. J’ai trouvé un message à un carrefour qui affirmait que le patient n’attendait rien, qu’il se préparait. Tout a été fait pour qu’on en arrive à cet instant, pour qu’on puisse dire « et voilà ». Vois là.  Un pressentiment me traverse. S’il part, qu’il m’emmène avec lui. Dans la pièce ses os s’étalent étourdis.  Chacun porte une quantité finie d’incertitude. Je me concentre pour ne pas oublier mon rôle. Je ne peux plus apercevoir le patient. Il est un cri. L’écho des lèvres délivrées erre quelques instants, gravite autour de moi dans une ellipse bien formée. Je ferme les yeux et il inonde la mémoire, celle de mon espérance. Il m’en dessine un plan à retourner dans tous les sens (voir annexe 02). Le patient me demande de « considérer l’ignorance comme le vestige d’un beau langage provenant de papier orange vertical et surtout au-delà. » Je m’entends lui répondre que je m’y efforcerai. Il voudrait disposer de ce qu’il appelle un espace atmosphérique : une colonne le reliant en permanence au ciel. Je vais voir ce que je peux faire. Il y a de nouveaux symptômes très troublants. Les bruits émis sont de plus en plus abstraits, avec convergence et compression métalinguistiques. Je pense qu’il a conjuré certaines machines autonomes pour l’extraire du secret. Sa masse est variable, selon qu’il est assemblé ou non. J’ai découvert une source entre ses jambes. Et, depuis son bassin, un fleuve coule jusqu’aux yeux, les fleurs grandissent. Cependant, la navigation est rendue dangereuse par le débit trop aléatoire.  Les deux rives de son corps se reconnaissent par une espèce de code. Je mesure un grand magnétisme sur certains nœuds de tension. En périphérie il y a bien de faibles signaux directionnels, mais le plus stupéfiant est cette transformation : selon un processus intégralement dynamique, une structure auxiliaire exploite les nerfs et se configure avec lenteur. Un réseau mécanique enjambe maintenant le canal, il se diffuse aux limites des zones optiques. Tout cela finit par former une terrifiante architecture vive et étroite, permanente et sans résolution artificielle. Il m’annonce que dans la crypte des siècles, une horloge résonne. Sa position virtuelle serait d’être parallèle à la logique et il faudrait posséder une forme bien différente pour y accéder, en être propriétaire. Entre-temps, des milliards de papillons sinusoïdaux viennent butiner ses yeux. Et il finit par me dire que le protocole pour arriver à zéro crée en lui un carnage tout à fait dégueulasse. Je lui demande la position de la douleur, il m’en fait un graphique. À bien y regarder c’est un plan semblable à celui de mon espérance, ce qui est déconcertant. Une complexité impossible à simuler fait qu’il finit par s’évacuer. Le traumatisme est palpable, je reviendrai plus tard.