revue

Corentin Jacobs : Mon nom est Nicolas Léonard

ONLIT Editions

Mon nom est Nicolas Léonard, j’ai trente-deux ans, je mesure un mètre septante, je dors sept heures par nuit, je suis informaticien dans une entreprise à dimension internationale, je ne mange pas de choux de Bruxelles, je pisse tous les matins pendant trente secondes avec la porte des toilettes ouverte, j’ai les cheveux en bataille, je rends visite à ma Grand-mère deux fois par mois, je lis des bouquins érotiques couché dans mon divan, je pars en vacances là où personne ne va, je visite des musées en moins de vingt minutes, je n’arrose pas les fleurs de mon balcon assez souvent selon ma mère, je fume deux cigarettes toutes les quatre heures, je vais au cinéma pour mater les filles, je paye mes factures toujours en retard, je peins des natures mortes que personne n’arrive à distinguer, je joue au billard comme une queue, je parie dans des courses cyclistes sur le nombre de dopés au départ, je prends l’ascenseur pour descendre les escaliers, je joue au Lego pendant des heures tous les dimanches après-midi quand mes neveux regardent la télévision, je rêve de passer une nuit chaude et torride avec Virginie Ledoyen, j’écris des e-mails nuls avec des blagues pêchées sur Internet, je drague ma secrétaire qui drague mon directeur qui saute ma collègue finlandaise assez bien foutue.
Bref, je suis un type normal. A la différence près que je ne parle pas beaucoup. Je ne suis pas timide mais j’évite de prononcer des mots inutiles. J’ai peur qu’ils m’assassinent.
Ma mère m’a envoyé plusieurs fois chez des psychologues pour tenter de me dérider les lèvres. A chaque fois je m’endormais. Si après deux questions, je ne dormais pas encore, je prenais la fuite. Je parle peu. Ce n’est pas mon activité favorite à vrai dire. J’aime mieux jouer au scrabble dans le froid ou pêcher des alligators dans la mer du Nord. Comme ça, je serai le premier type de l’humanité entière à pêcher des alligators dans la mer du Nord. Ce soir, je bois une bière dans un café. Je suis seul à ma table. Tous mes amis (Pierre, Thomas et Mathieu) mangent avec leurs copines, baisent avec leurs copines (parfois avec une autre) ou s’engueulent avec leurs copines. La solitude d’un homme commence quand tous ses copains sont casés.
Je bois un verre seul. Au bar, une jolie serveuse frotte les pompes à bières. Elle a un sourire tendre et les cheveux blonds. Elle étudie à l’université, je le sais, j’ai écouté une conversation téléphonique avec l’une de ses amies. Elle est en dernière année de droit. La télévision retransmet un match de football. L’équipe anglaise, en vert, domine la rencontre mais ce sont les espagnols, en bleu, qui mènent au score. J’aime le football avant le match, à la mi-temps et après le match. Pendant, je regarde les gens qui regardent le match. C’est drôle de voir un supporter devant un match à la télévision : il gesticule, siffle, frappe du poing sur la table, injurie, applaudit, tourne la tête dans tous les sens, rit, pleure, prie, espère, se lève, fume, boit et cire. Je regarde mon voisin depuis le début de la rencontre. Il a déjà sifflé, injurié, pleuré. Il fume et boit comme une machine de guerre. Son équipe est la verte. Si elle perd, elle est éliminée de la compétition. Le supporter est un grand balèze d’au moins cent vingt kilogrammes. La graisse déborde d’un partout. S’il pratique un sport, il est adepte alors du « Tourner vos doigts de pieds sur eux-mêmes ». Avant le match, il a mangé un double hamburger avec une louche de frites et une cuiller à café de salade. Comme la télévision retransmettait à ce moment-là une émission sur le règne de Saddam Hussein, il a lu la gazette sportive qui résumait tous les matchs de volley-ball africain. Il a terminé son double hamburger en trois bouchées un quart et quand la serveuse est venue débarrasser son assiette, il a murmuré que son ventre exploserait s’il mangeait la salade. Je continue à regarder le type et la serveuse. De temps en temps, je crois qu’elle me jette des coups d’œil discrets. A vrai dire, je n’en suis pas sûr. Je détourne alors la tête vers le supporter. Il est hypnotisé par l’écran. La serveuse dégraferait tous ses vêtements, danserait nue sur le bar avec des flammes et des clowns à côté d’elle, lancerait des tigres depuis ses mains et ses pieds, il ne verrait rien. Tant mieux pour moi, j’attends ce moment avec impatience.
Un autre client arrive. Seul aussi. Il ne salue personne, fixe la télévision pendant dix secondes, tourne la tête vers moi, s’assied à une table derrière la table du supporter et lève la main pour interpeller la serveuse. Il veut un café. Bien serré avec deux sucres, un peu de lait et le biscuit en équilibre sur la sous-tasse ! Le nouveau est aussi baraqué qu’une botte de poireaux au régime. La carrure du supporter l’empêche de voir l’écran. Il porte une fine moustache, une casquette avec un fin grillage plastique à l’arrière et est aussi nerveux qu’un piston dans un moteur. S’il boit encore deux cafés, il transperce le plafond.
Je termine ma bière avec une tranquillité de chat dans la nuit. Je vais au bar en recommander une autre. La serveuse me sourit, je lui réponds avec un léger excès de timidité, elle me tend la bière, j’effleure le bout de ses doigts avec les miens, elle rougit un peu et je retourne à ma place. C’est la mi-temps. L’équipe verte perd toujours un zéro. Le supporter souffle tellement fort qu’il provoque un courant d’air. Il tient une haleine de poisson-chat. Même un nez bouché le sentirait. Le nouveau joue avec la visière de sa casquette. Le supporter se lève, laisse sa veste et son portable sur la table et va d’une lenteur de monument historique aux toilettes. Il met une minute pour traverser la salle. Avec son poids, il fonctionne au ralenti. La serveuse remplit les frigos. Je vois le dessus de ses cheveux derrière le bar. J’hésite à engager la conversation. Une femme est une mouche : pour l’attraper, aucune hésitation n’est possible sinon elle s’envole.
Je reporte ma tentative à plus tard. Le nouveau termine son café. Il lève sans peine ses quarante kilogrammes de sa chaise, marche vers la table du supporter, vole son manteau et son portable, court vers la sortie, ouvre la porte et fuit dans la rue. J’entends seulement le battement de la porte qui grince comme un vieux sommier rouillé. Je regarde par la fenêtre. Je ne vois rien. Le nouveau a disparu. Il est ancien maintenant. La serveuse lève la tête, ferme les frigos et range les bacs vides dans une réserve annexe. Elle me demande où est le client au café. Je ne lui réponds pas. Il n’a pas payé ! Elle le répète cent mille fois à la seconde, tourne autour de la table à la vitesse de Speedy Gonzales et m’en veut à mort pour mon silence. Un euro quatre-vingt ! Vous vous rendez compte ?!? Le vol du nouveau est regrettable mais créer une polémique autour de cet événement est une véritable exagération. Si je le pense, je continue de me taire.
Le supporter revient de sa commission. Avec le temps qu’il a pris pour uriner, un type de cette espèce-là doit prévoir d’aller aux toilettes deux heures à l’avance. Quand il remarque l’absence de son manteau et de son portable, il gueule ! Sans attendre. Où sont mes affaires ?!? A ses côtés, Johnny a une voix de niais.  Où sont mes affaires ?!? Il lance quelques injures profondes. Elles raviraient de nombreux philosophes. Dans les frigos, les bouteilles en tremblent et cognent leurs corps de verre les uns contre les autres. Certaines capsules sautent. Timidement, la serveuse s’approche de lui et explique le vol du nouveau. Elle ne loupe aucun détail. A la fin, il me jette un regard accusateur et violent. Il traîne les pieds vers moi. Je lève mon cul de la chaise. Pourquoi tu n’as pas couru après lui ? Je ne réponds pas. Mes affaires ? Qui va les rembourser ? Silence radio. Il me pousse de sa main droite. Mon cul revient à la chaise aussi vite qu’il l’avait quittée. La serveuse suit le supporter de trois pas. Elle se met sur la pointe des pieds pour mieux voir la scène. Je vois son visage dépasser derrière les épaules du malabar. Hein ?!? Tu vas me répondre ?!? Il continue. Quelques postions atterrissent sur moi. Je sens l’énervement lui monter au nez. Je décide alors de parler pour défendre ma cause. Je prends net ma respiration : parler avec des inconnus est un exercice difficile. Je ne me suis pas coltiné quinze psychologues en trois mois pour rien. Il  courait vite ! Petit mais rapide ! J’ai dit deux phrases, six mots et placé assez d’intonation pour agrémenter ma réponse de deux points d’exclamation. Personnellement, je viens de réaliser un exploit olympique. Il n’a pas l’air de plaire au supporter. Ecoutez ! Je regardais les meilleures occasions du match et je l’ai vu partir trop tard ! Mauvaise réaction de ma part. A la mi-temps son équipe perd. C’est un mauvais souvenir pour lui. La peau de son visage est rouge Tabasco. Ses muscles sont pimentés par l’envie de cogner quelqu’un. J’essaye de me reprendre. Je suis désolé ! Vraiment ! Je ne voulais pas ! C’est là qu’il décroche une droite d’éléphant et me percute le nez de son poing de fer. Je sens un os craqué. Je tombe à terre. Arrêtez ! Putain ! Ce n’est pas moi le voleur ! Une chaussure frappe mon plexus solaire. La douleur est atroce, je n’arrive plus à respirer. Connard ! Il crie à nouveau un tas d’insultes à remplir toutes les décharges d’Europe Centrale. Il m’envoie un dernier coup dans les jambes, me crache dessus, fouille les poches de son pantalon, jette deux pièces de dix centimes sur une table et sort du bar avec autant d’adresse que King Kong en promenade dans les rues de New-York. La serveuse regarde les deux malheureuses pièces. Elle fond en larmes. Elle s’assied sur ma chaise, pose ses pieds sur mon dos et cache son visage dans ses mains. Elle continue de pleurer. Toujours couché, la tête collée au sol, je m’en veux. Je lui adresse quelques pardons. Mon nez pisse du sang, mon ventre est bleu de coups, des talons aiguilles me transpercent le dos et j’essaye de m’excuser auprès de cette jolie serveuse que j’aimerais bien embrasser. Vous avez un trop joli visage pour le cacher de vos mains… J’attaque. J’ose. Elle reprend ses esprits. Arrêtez ! Elle crie. C’est de votre faute ! Pris dans une espèce de rage de boxeur junior, elle me balance des dizaines de claques sur la tronche. Je me protége alors elle me frappe ailleurs : sur le dos, le cou, les fesses. Je ne frappe pas les femmes. J’attends le calme de la tempête. Deux minutes de torture plus tard, elle repose ses esprits et ses muscles. Elle m’ordonne de partir. Sortez ! Immédiatement ! Vous n’êtes qu’une ordure ! Penaud, je quitte le café la tête basse. L’équipe des verts vient d’égaliser sur un penalty superbement tiré selon les commentateurs. Je m’en fous, je n’aime ni les penalties ni les commentateurs.
Je suis dehors, j’ai froid, j’ai mal et j’avoue, je ne comprends rien à cette histoire sauf une chose : moi, Nicolas Léonard, à partir de demain, je fermerai ma gueule pour toujours.