revue

K. Varga : Reading, writing and arithmetic, The sundays

ONLIT Editions

Ma chérie, ici le temps s’écoule comme à son habitude. Lentement ou rapidement, je ne parviens pas à le dire. Je vis selon mon vieux schéma bien rôdé, le même que celui d’avant ton départ, auquel, je l’avoue avec peine, je ne m’attendais pas. C’est peut-être pour cela que ta disparition m’a tellement surpris, parce que moi je ne serais pas capable, je pense, de fuir subitement, de tout laisser tomber, d’effacer ces longues années, de considérer les anciennes habitudes comme non existantes.
Ton absence, je la ressens de manière particulièrement intense. Je n’arrête pas de perdre mon temps, au travail, dans le bus, dans le bistrot enfumé, à bavarder pour ne rien dire. Habiter dans cette ville, cela signifie vouloir habiter dans cette ville. Cela signifie être chaque autobus, chaque tramway, être chaque cabine téléphonique au cornet arraché, être chaque bistrot, chaque lieu branché aux banquettes rembourrées, barman droit comme un lampadaire, porte-parapluies, porte-journaux, être chaque morne estaminet dans lequel on ne sait jamais d’où viendra le premier coup. Habiter ici, cela signifie prendre les bus de nuit. Entre onze heures du soir et deux heures du matin tout le monde s’embrasse dans ces bus. Entre deux et cinq tout le monde vomit. Ca aussi, c’est un de ces rituels immuables. Nous vivons ici dans un paganisme merveilleux. Nous faisons des offrandes sanglantes et nous vénérons les esprits des anciens. Tu devrais revenir ici. Spectaculairement, accompagnée d’un orchestre et des gémissements ravis des foules qui t’acclameraient, ou peut-être en secret, déguisée, tu n’enlèverais que devant moi le masque qui te dissimule. Tu le sais très bien, il est impossible de partir d’ici pour toujours. Être loin d’ici, c’est encore être ici. Tous ceux de qui tu me demandes des nouvelles dans tes lettres pensent ainsi, même si je dois dire que j’ai de moins en moins de contacts avec eux, en fait je n’ai pas vraiment envie de les appeler, même si je suis en mesure d’y consacrer un peu de temps, comme en ce moment, mais finalement je n’arrive pas vraiment à me convaincre de le faire. Les remords ne me rongent pas, à mon avis ils ne veulent pas non plus perdre leur temps, d’autant qu’il reste des choses constructives à faire, alors que les frais généraux ne font qu’augmenter et il devient difficile de ne pas calculer, même en écrivant des poèmes. Figure-toi que dernièrement, lors d’une de ces réceptions alcoolisées que je fréquente avec une certaine régularité, une fille qui s’endormait sur un canapé enivrée par l’excès de fumée et de vin m’a dit : « prends-moi une couverture », et moi je regrettais qu’elle ne m’ait pas dit « prends-moi ». Est-ce que ça donne une mauvaise idée de moi ? Parce ce que je ne sais plus.
Tu me railles parce que je passe mon temps à compter les pieds et à chercher les césures dans des poèmes. Moi, je ne me moque pas de toi, cela ne me vient même pas à l’idée. Tes amants ne savent même pas ce qu’est une césure, sans parler des trochées, des ïambes et des anapestes, quant aux pieds, ils ne les associent qu’aux leurs et au chemin qu’ils ont parcouru. Tu penses que je m’éreinte toutes les nuits, que je cille des yeux et que je frotte mes paupières fatiguées, que je fouille de gros livres, que je prends des notes, que je souligne soigneusement des passages. Non, ma chérie. À ce moment-là, je suis à un arrêt de bus, je traverse la rue, j’entre d’un pas assuré dans le magasin de nuit et je passe une commande typique de ces heures-là. Le téléphone au coin de la rue avale ma dernière pièce et je réfléchis à ce que je pourrais faire du reste de la nuit qui s’offre subitement à moi. Il se peut alors que je sois pris par cette (permets-moi d’utiliser une citation tirée de la quatrième de couverture de l’édition polonaise du livre de Joan Didion, Maria avec ou sans rien, parue dans une collection qui, soit dit en passant, n’est plus publiée) « expérience de l’ultime vide existentiel ».
Ah, tiens, justement ! Figure-toi qu’en rangeant la maison dimanche passé, j’ai retrouvé la grammaire latine avec la couverture orange, raturée avec obstination, dans laquelle nous avons étudié ensemble. Tableaux, déclinaisons, pages volantes insérées, imprécations soulignées au feutre de couleur :
Plusquam Perfecti, Imperfecti, Futuri Exacti, Coniunctivus et Indicativus. Je n’ai jamais été bon là-dedans, aujourd’hui je me souviens à peine des désinences de la première déclinaison, et encore... Dans les recoins de ma mémoire sont restés d’inutiles fragments de poèmes et quelques discours de Cicéron. A part ce texte que tout le monde apprenait par cœur avec frénésie parce que sa maîtrise permettait la réussite du semestre, te rappelles-tu quelque chose d’autre ? La grande bibliothèque, par exemple, où le samedi après-midi on pouvait rencontrer plein de camarades avec lesquels, en papotant près des catalogues ou dans le fumoir, on pouvait fixer des plans pour le soir ? Je n’y suis plus allé depuis des années. Il paraît qu’on n’y rencontre plus personne. C’est pour cette raison que je n’y vais plus. Quand je dois vraiment lire quelque chose qui ne se trouve pas dans ma collection personnelle, je choisis une autre salle de lecture, plus grande et mieux fournie, mais qui n’offre pas cette sensation unique lorsqu’on allume la petite lampe, au-dessus de la table en bois massif, pour mieux voir les lettres imprimées sur le papier jauni d’un manuscrit, ou lorsque avec un couteau spécifique on sépare les pages d’un livre encore vierge qui pourtant a déjà un quart de siècle.
Je passe de temps en temps mes soirées à la maison. Je branche ma chaîne stéréo, comme à l’instant, la musique réveille toujours les souvenirs. Chaque cassette représente un bout de vie enregistré sur une bande. Je passe le doigt sur les boutons : play, rewind, stop. Dans ces moments-là, réellement, ma maison se transforme en un château fort. Je résiste aux assauts consécutifs et puis héroïquement je me fais exploser dans les airs.
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Traduit du polonais par Grzegorz Kunicki et Jeremy Lambert