revue

Krzysztof Varga : Bossa nova

ONLIT Editions

La pièce est grande, un peu négligée, aucune couche de poussière ne se laisse toutefois apercevoir, ni sur les livres, ni sur les casettes vidéo de dessins animés, les feuilles des plantes vertes, elles non plus, n’en portent pas la trace. Malgré tout règne ici un fouillis hors du temps, un chaos symbolique, un désordre immuable, qui s’exprime dans la position incompréhensible du coussin sur le canapé, dans le tas de revues colorées empilées sans soin, dans les verres sales laissés sur la table avec des traces de lèvres sur les bords, dans l’étrange position du dictionnaire de poche néerlandais-anglais tordu comme le corps de la victime d’un meurtre brutal, dans les cartes postales abandonnées avec indifférence. Tout cela ne peut être dû à la présence d’un enfant dans la maison, attestée par les traces de panade aux carottes sur le revêtement du fauteuil, les quelques jouets jaunes et rouges en plastique laissés sur le sol sous la fenêtre et les autocollants sur l’armoire représentant des animaux, héros des dessins animés de Walt Disney, cela est plutôt dû à l’étrange nécessité qui organise la vie de cette maison.
Peut-être ne peut-il en être autrement. La chambre est lumineuse, ce qui est important. C’est grâce à la grande fenêtre, au papier peint bleu clair et au tissu rose qui recouvre le canapé. Il y a beaucoup de verdure tant sur l’appui de fenêtre qu’au-delà, dans le jardin un peu négligé, pauvre du point de vue de la variété de la végétation, qui jouxte la maison et permet de sortir à vélo dans la ruelle du quartier. La verdure ne manque pas dans les alentours. C’est bien ainsi.
Pourtant, le parfum discret du géranium commence tout doucement à m’irriter. Je le tue sans pitié avec la fumée de ma cigarette. Ça aide. Je la fume jusqu’au bout et j’éteins le mégot dans le cendrier rond en verre. Je fais tourner lentement des pièces de monnaie, j’aperçois le visage du côté face pour tout de suite après entrevoir l’occiput sur le côté pile, j’observe attentivement les dessins des billets de banque, je retiens les numéros de séries. Et voici maintenant que j’abandonne la contemplation de ce que je tiens en main et je change de perspective, j’essaye d’englober du regard toute la rue. Un tramway transperce rapidement mon champ de vision. Tout ce que tu vois t’appartient, me dit le texte de la chanson. Dans ce cas, je dois posséder peu de choses, et même si pendant un moment un sentiment de satiété me remplit, c’est pour disparaître l’instant d’après. Maintenant tout semble en fuite, car rien ne peut être entièrement possédé du premier coup. Il se peut qu’un effort soit nécessaire, fut-il infime, mais il doit être intellectuel, car il ne peut être physique. La paresse est allée beaucoup trop loin. Le corps peu disposé aux mouvements ne se laissera pas duper. Pas plus tard qu’hier, embobiné par des mots polis, il s’est laissé convaincre d’aller se balader à vélo le long du bord de mer, il a donné presque tout ce qu’il avait, sans renoncer toutefois aux arrêts fréquents durant lesquels il se gorgeait de l’air venant de la mer chargé de sel. Pour le moment, ce corps veut d’autres plaisirs. Dans un instant, il doit vaincre un gros bifteck, une pomme de terre cuite enrobée d’un déguisement cosmique en aluminium et un verre de Tequila Sunrise. Derrière la fenêtre, passe sans bruit le « Anne Franck », un bateau d’excursion de la firme Lovers. Le monde entier se compose de noms et de chiffres. Mis côte à côte, ils forment une configuration, celle de 24 bouteilles de Heineken.
Et des musées, beaucoup de musées. Le musée Van Gogh, le musée du sexe, le musée de la marihuana. L’odeur du port est comme elle se doit d’être. Tout est comme il se doit d’être. Les allées droites, les maisons blanches à étage unique bien rangées, les numéros sur les portes qui sont grands et lisibles pour éviter que les invités ne se trompent. C’est propre, impeccable, tranquille et si bien enraciné, pourtant on dirait que tout ce monde n’est que de passage et qu’après la Fête des Pêcheurs, tous retourneront chez eux pour développer les centaines de photos prises avec leurs appareils standard produits en masse.
À un moment donné, la route se termine. Plus loin il n’y a que le rien tranquille, et donc personne n’y pénètre. S’il n’y a pas de route, c’est tout simplement qu’il n’y a pas d’utilité à y aller. Le paiement des impôts est un sauf-conduit, un document en béton face à la mort. Enjoy yourself. C’est le principal. Tu dois être content de toi, ne pas te tracasser et garder le sourire. Tu as un problème ? Fume un peu. De la métaphysique ? Non, on n’en a pas ici, mais peut-être qu’ils en auront dans ce coffee shop, là, au le coin, on peut vraiment acheter de tout là-bas.
Maintenant que cette ville s’est éloignée jusqu’aux limites du désespoir, j’ai l’impression de remarquer la vacuité de certains mouvements. Je goûte de manière de plus en plus distincte et désagréable la stupidité des comportements, l’hypocrisie des discussions, l’irresponsabilité des déclarations faites à la hâte. Il s’avère que tout ce que l’on dira ou écrira aura la valeur des salutations griffonnées sur le dos d’une carte postale de vacances. En ce moment, l’odeur des gaz d’échappement, la chaleur des murs, la foule de la rue principale et ces tramways me manquent. À vrai dire, je ne peux donner aucune explication à ce que je fais. Est-ce de l’hédonisme béat ? Une spectaculaire noyade délibérée au son de l’orchestre d’un navire ? Ici il n’y a pas de choses nuisibles. Qui es-tu, d’où viens-tu, ce sont des questions qui ne se posent pas ici. On dit : passe-moi du feu, quelle heure il est, combien tu gagnes, joli cul, non ? Comme si on venait à l’instant de se relever du Big Bang. Tout ce qui est évident est également fatigant. Les réponses sont : non, je n’ai pas de feu, il va être cinq heures et demie, peu, pas mal en effet. Que personne ne veuille connaître le Grand Secret, ça n’est encore rien. Personne ne veut le créer. Tout le monde se justifie par le manque de temps et le surmenage. Le doute s’insinue tel un énorme ver de terre, bien que les émissions du cycle « Dieu, sexe et politique », qui passent à la télé, permettent d’expliquer beaucoup de choses et la farce clownesque de faire rire aux larmes. Les jours astronomiques raccourcissent et s’allongent de plus en plus. Non, vraiment non. Tous ces mois n’entreront jamais dans aucune histoire, il n’en restera pas la moindre trace. La Grande Fatigue s’approche irrémédiablement.
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Traduit du polonais par  Grzegorz Kunicki et Jeremy Lambert