revue

Luc Vander maelen : Roger

ONLIT Editions

Un bâton de bambou comme une troisième patte, la seule droite à côté de deux arcs surmontés d’un énorme "cimetière à melons", il arrive. De son accent chantant à peine altéré d’un léger sifflement (trois, quatre dents perdues), il salue. Puis posant le bâton, il s'engouffre dans le siège qu’on lui offre, de l’air de celui qui n’en sortira plus. Et l’on espère qu’il n’en sortira pas de sitôt. Parce que 70 ans vont se raconter, remonter au hasard d’une réflexion, d’une question. Depuis cinq ans qu’on le connaît, jusqu’ici il causait peu. Maintenant, il raconte. Tranquille. Pas même ému. L’émotion est pour nous, qui l’écoutons. Il raconte sa mère, morte quand il avait deux ans, son père gardien de troupeaux qui immédiatement l’a laissé à l’orphelinat de Nîmes. Il raconte l’orphelinat, où il est resté jusqu’ à 14 ans, le placard toujours vide de gâteaux pour n’avoir jamais de visite, les olives et les sarments de Monsieur le Baron qu’il ramassait à six ans "pour ramasser des sous pour nous", entendez pour l’orphelinat. "Les cochons qu’on élevait, on en faisait du saucisson, et le saucisson, on le mangeait au parloir quand les parents venaient nous voir ; mais pour moi personne ne venait jamais, alors je n’en mangeais point." Il raconte son placement à 14 ans. A choisir entre la mine, le tannage des peaux ou la ferme, il a choisi la ferme. S’il avait pu faire des études, il en aurait fait, mais il n’avait personne pour les payer, alors. Alors il s’est trouvé une famille à la ferme, et un travail, un travail pour la vie, une vie d’ouvrier agricole, 30 ans, chez Monsieur Payan. De cet homme-là, il parle avec émotion. Il raconte son père, qu’il a revu, plus tard, et puis rien. Il raconte son village, Saint-Sauveur-De-Cruzières, où il a tout vu, tout entendu, rien oublié. Il a tout écrit, au long des années, dans des cahiers qu’il garde, trésor de sa vie, cadeau futur à son village quand il n’y sera plus. Il s’arrête, regarde les étoiles, dit qu’il ne les connaît pas par leurs noms, lâche un bon mot et rit de toutes ses quelques dents. Il raconte la Claysse, les villages des environs, le maire, les gens d’ici, ceux qui sont partis, ces grandes petites choses qu’il a vues, entendues, et qui font la vie d’ici, dans cette Ardèche sèche, rocailleuse, aux senteurs infinies. Il raconte, mémoire absolue pour ceux qui n’ont pas vu, ou n’y étaient pas. Il raconte, et chaque mot qu’il dit a toutes les couleurs. Tard dans la nuit noire, il s’extirpe de son siège, reprend son bambou, chante un dernier bonsoir, et se rentre chez lui sans se retourner. Je regarde partir cet homme et son bâton, je regarde s’éloigner Roger Malafosse, encore cinq mètres et je ne le verrai plus. Puis j’aurai besoin de prendre l'encre, la plume, le papier, et dire lentement le Roger qui raconte.

(St-Sauveur-De-Cruzières, Ardèche, juillet 1998)

Postface de l'auteur : Roger Malafosse est décédé le 5 août 2005. Il repose au cimetière de St-Sauveur-de-Cruzières, à côté de Chantal Brel.