revue

Milady Renoir : Sacré coeur

ONLIT Editions

À FP Mény

Ici, la ville. Blanche selon l’heure. Au milieu, un point, noir, un sacré cœur coincé entre les seins de Notre Dame de Lorette. Plus loin, une rive du canal Saint Martin, il est soleil de midi. C’est dit. Jack Russell fait un petit à la jambe de Ramona. Il branle sa peau laiteuse. Entre leurs pattes, les sacs à dos de mauvaise fortune transpirent. La rue, terrasse interminable, dresse la liste : un banc vert merde de pigeons, trois vieux gris, quatre litres de vin rouge Ed et une dizaine de pupilles blanches. Vue sur le néant. Avec tout ce vent sans courant, le génie de la Bastille a pris un coup de froid. Les miséreux des escaliers ont la dent moins dure que la vie.

Ramona, percée comme un panier, aime les motards, les tocards et roule dans les brancards. Évidences. Ramona, tatouée comme un mur taggé de la Gare Sans Hasards, hait les bagarres, les fanfares et vient de Navarre. Récurrences.

Stan l'aime accessoirement. Il dit femme de clodos, femmes des potos, comme il brève de comptoir, cet homme de bar sans pilier. Ramona l’aime assez pour qu’ils traînent main dans la main. Lendemains poinçonnés. Fourmis dans les jambes, crabes dans la culotte, Ramona geint...

- Stan, on y va ?

- Bye Domi, ciao Grano... Lucien, t'as pas mon blé ? Putain, Christa, t'as eu un môme ?...

Railleries. Rails. Rails. Rails. Ceux qui meurent paieront le train.

- A ce soir les mecs ? Virée chez les bobos blaireaux !

Ramona trépigne, piétine les pavés foireux de la capitale. Si elle tombe par terre, juste au Boulevard Voltaire, ça sera bientôt le ruisseau entre ses jambes roseaux. Ramona, Cosette moderne, recherche M. Valjean à chaque coin de rue. Séance de téléphone à la cabine 57. Stan est un homme à faire.

Rue de la Roquette, petite femme, Ramona se trouve coquette. T-shirt Nid & Sancy, deux créoles rouges par lobe, une robe défense d’afficher. Son reflet dans la vitrine du resto chinois lui rappelle ce jour, celui où Stan lui avait dit tu es mon p'tit rouleau de printemps préféré, mon beignet de crevettes roses, mon dim sum bien roulé. Rires jaunes. Sifflotant Hong Kong Garden. Ramona a crû que Stan était poète.

Bus 34 à plate forme, on saute, on bouscule, on double, on moque... les gens normaux râlent, ça leur va si bien. Stan emballe Ramona, ça la fait patienter, jusqu'à la prochaine trempe. Ses dents ivres cognent le palais de Ramona. Tout roule Raoul. Ramona se laisse embrasser avec la langue, imbibée de cette lassitude passive qu'elle apprît un soir de réveillon en 1994, quand son père avait enterré son tomahawk de chef saoul dans son totem d'adolescente (il a dit) consentante.  Hugh ! L’homme noir a perlé.

Place Léon Blum... boum... boum... coup de rangers-18-trous dans la porte du bus qui se ferme trop vite. Chauffeur antillais remet sa casquette sur les yeux, la vieille aux cabas rapproche ses poireaux de son pacemaker, des étudiants de la Sorbonne parlent moins de Nietzsche que du dernier Levi's (même pas Strauss), le monsieur baise-en-ville fixe son rond de cuir, sa boucle dorée de sacoche comme un seul trésor, une mama murmure en wolof quelques mots gutturaux et Crédit-Lyonnais-Western-Union-Assedics dans un portable vers une amie, loin là-bas.

Tous lorgnent. Tous désapprouvent. Stan exhibe ses deux majeurs magistraux derrière la vitre Sécurit™. Le 34 crache son venin noir, démarre au feu vert. Bus coulant, Ramona bousculée. MacDo pour pause pipi, métro popo pour pause champis, Ramona et Stan trippent entre Arts et Métiers. Ronald McDonald est un gland rouge. Quick Quick, le lapin blanc détale sur les carreaux blancs.

- T'es trop belle quand tu hallucines !

- J'vois des renards qui courent sur les rails…

- Putain, moi aussi...

Sortie Filles du Calvaire. Porte cochère, autre univers. Énième étage. Palier de gauche. Porte condamnée, reflet de vies. Un trône et un bidet règnent au milieu de la pièce principale. Posters Rasta Baby, Jimi Hendrix, Johnny Cash sur la fenêtre aux planches cloutées. Lumière du dehors crucifiée, décor planté.

Bang bang you shot me down.

Un matelas collection printemps-été est couché sur le sol malade. Une couverture de l'armée qui salue plus et un réchaud à gaz bleu butane font mauvais ménage, la boîte de ravioli Buitona et le pot de Nutello… Lidl Price for ever. Ils ont tous gagné le concours tue-mouches. Les fils du téléphone chatouillent les araignées, engraissées par les mouches susmentionnées. Stan allonge Ramona sur une strate de kapok, baisse son treillis. Stan baise le cou de Ramona avant la saillie.

It's getting faster, moving faster now, it's getting out of hand,

On the tenth floor, down the backstairs, into no-man's land,

Lights are flashing, cars are crashing, getting frequent now,

I've got the spirit, lose the feeling, let it out somehow, …

Flash Animation

Ramona voit le roi de Basquiat au plafond, les crachats de Pollock sur un mur. Son prof d'histoire de l'art lui avait dit Vous avez l'œil. Elle avait crû qu'il était chouette, qu’il l’aimait bien. À un vernissage, lui et un cerbère noir avaient interdit l’entrée à son clan. Dress code mental, obscénité implicite. Stan gigote, sa petite perceuse à percussion dans une main, le mamelon à jetons de Ramona dans l’autre. Les hirondelles tatouées sur ses coudes volent bas.

Quelques myodésopsies. Quelques récepteurs mécanoréceptifs.

Trois phrases.

- T'es trop belle quand t’hallucines !

- J'vois des points blancs qui courent dans mes iris…

- Putain, moi aussi... faut qu'on mange...

1 minute 54 secondes plus loin. Stan bave son coulis dans le sac de couchage de Ramona. Elle retient le jus dans sa main. Stan se retourne, guerrier fauché.

Everybody I don't know what to say,

I wish I could take the pain away.

Ramona a son cœur bien serré, vissé dans la chair. Ses poumons se collent l’un à l’autre. Les cloches de Notre Dame de Lorette résonnent dans le loin. Gong de grâce. Bong de grass.

Hail Mary… Full of Grace, the Lord is with thee.

Blessed art thou among women,

and blessed is the fruit of thy womb…

Stan se lève comme un métronome. Il lui faut.

Ramona, lève toi, on y va.

Ramona y va.

Stan injecte la carte de crédit dans l’automate. Des lumières clignotent, l’écran baragouine. Ramona est derrière lui, elle triche, regarde par-dessus l’épaule, elle sautille, elle sanglote.

- C’est quoi le code ?

Elle sait. Elle ne sait pas. Elle sait. Elle ne sait plus. Elle dit 1,2,3,4. Dit-elle ?

- C’est quoi le code ?  Plus fort

Elle l’a dit ? Elle n’a rien dit. Elle parle.

- 1,2,3,4.

- Tu t’fous d’moi ?

4, 3, 2, 1, 0, 00, 000…

- Balance !

Elle ne sait plus. Il bouscule. Elle ne sait plus. Il grogne. Elle ne sait pas. Elle transpire.

- Dépêche-toi, bordel !

Là, elle anticipe la torgnole, s’enfonce dans le trottoir. Elle parle :

- 1 9 8 0.

Il enfonce ses doigts sur le 1, sur le 9, sur le 8 et sur le 0. Cette fois, c’est sûr, il se souviendra du code. Les montants s’affichent, il appuie sur ‘autre montant’. ‘2000 maximum’. Il tape 2000. Ramona retient son glaire de chagrin, elle calcule, entre deux larmes. 1980 - 2000, épitaphe de jeunesse. 20 ans, vingt ans, c’est elle. 20 ans, déjà. Dans sa tête, c’est quatre fois vingt, elle est vieille, grabataire, démolie, fichue. La machine docile crache 2000. La bouche de l’automate clignote, lumière verte, c’est vert, on peut y aller. 2000 est là. Stan les exhibe, approche le menton de Ramona, il la caresse avec les billets. Les billets s’enfoncent dans sa peau, coupent à la commissure des lèvres, ils tranchent les joues, coupent la tête. La tête tombe, elle voit sa tête rouler dans le caniveau. Les billets rigolent, ne s’envolent pas. Son corps coule sur la bouche d’aération du métro.

You're a ghost on the highway

your trash and meaningless

I hate you, but I love you

I'll carry that to the end

You lost on the highway

Stan plie les billets, pousse 2000 dans la petite poche arrière de son jeans.

- Allez, viens, presse toi !

Ramona le suit, Ramona suit les billets.

Ils marchent vite. Elle compte les pas entre eux et elle. 4, 8, 20. Stan se retourne, remarque l’écart bien trop grand. Il lui fait rattraper son retard en la tirant par le poignet. Ramona se presse. Plus vite.

Les vitrines défilent. Le trottoir se glace. Ils sautent par-dessus les réverbères. Ils cognent les balcons. Ils renversent des horodateurs.

Can't be late

I leave in plenty of time

Shakin' hands with the clock

I can't stop

Elle imagine le voyage qui équivaut à 2000. Au moins dix heures d’avion ? au moins du soleil sans nuage.

Au moins une plage sans fin. Au moins une autre langue. Au moins plus de ville, plus d’automate, plus de recoins.

Ils stoppent net contre l’arête d’un mur. Quelques sacs poubelle éventrés à leurs pieds. Lumière rouge et jaune. Rouge. C’est rouge, on doit s’arrêter.

Stan sort 2000. 2000 est dehors. Ramona observe, elle rechigne, elle gigote, elle sanglote. Mais ça monte, Stan ne la voit pas. Ça monte. 2000 est beau, fort, fier mais 2000 la quitte. Le Gardien n’a pas de bouche. Il sort une pochette de sa sacoche en cuir. Le Gardien convoite 2000. Ramona sent le danger, elle craint le pire. De la sueur perle entre ses cuisses. Ramona noue ses mains pour que son corps se taise. Stan et le Gardien ne se regardent pas, ils se reniflent, se congratulent, grommellent. 2000 saute dans la paume du Gardien. Pochette se faufile dans la poche du jeans de Stan.

- Allez viens, ma belle !

4, 13, 20, 31 pavés plus loin. Il tâte la poche de son jeans, c’est gonflé, ça fait dur, ça fait plein.

- Viens… let’s get high, baby!

Elle avance.

Les pieds suivent mais la tête l’abandonne, à nouveau. Sa tête rebrousse chemin. Sa tête retrouve le Gardien, lui casse les os. Sa tête récupère 2000, se colle à son corps qui fuit. 2000 et Ramona courent vers l’aéroport de Roissy, ils prennent un ticket pour no where. L’hôtesse dans l’avion offre un jus d’orange frais et un cake aux fruits. Les passagers sont ceinturés, l’avion se dirige vers la plage sans fin. Le pilote annonce qu’il a 54 ans et 36000 heures de vol. Le hublot s’écarte, sourit et dit :

- Mais viens, bordel de merde !

Stan tire le bras de Ramona, l’épaule craque. Elle, sa tête, son corps, le suivent. Stan s’assied sur un banc, Ramona, à côté de lui, enfoncée dans leur manque. L’ombre d’un arbre dégouline sur la lumière du jour. Un petit chien et sa grosse maîtresse aboient, à côté. La nuit est lourde. Stan sort l’attirail, des objets comme des outils de chirurgie. Stan sort Pochette, il lui sourit.

I will send you falling slowly

To the earth I see below me.

Ramona pense aux renards, aux lapins, aux cloches de Notre Dame de Lorette. Ramona a le corps qui gratte. Elle s’emballe dedans. Elle tourne ses orteils. Elle déteste le rituel, la fausse patience de Stan dans ce cas là.

Stan, soudain imprégné d’une préciosité minutieuse, construit son plan de travail entre ses genoux, ceux de Ramona, ceux du banc. Chaque geste semble cocher un jour entier sur le mur.

Pochette frime. Pochette fait la maligne. Ramona voudrait crever Pochette. Elle empoigne la première pointe qui sort du sac. Ramona crève l’abcès, Pochette, le ciel, le Gardien, le banc, le petit chien et sa grosse maîtresse. La poudre s’envole. La poudre s’éparpille.

Pochette est morte ! Vive Pochette. Stan n’a rien dit. D’un coup, il saisit une aiguille, creuse la tête de Ramona et prolonge l’instant jusqu’au rêve.

La tête de Ramona est à terre. Elle regarde le ciel. Un ciel bleu à trois heures du mat’, c’est possible ? Elle dit ou elle parle, elle ne sait pas.

Dans ce ciel, un avion avance. Des hirondelles se mélangent aux pigeons. Pochette les rejoint. Le pilote et l’hôtesse regardent la scène par le hublot. Derrière l’avion, une traînée de poudre blanche pareille à un nuage de lait.

Ooh, ooh, and she's buying a stairway to heaven.

Flash Animation

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