revue

Alain Doucet : Le veilleur noir de ses nuits blanches

ONLIT Editions

Dans son lit, il bouge, bouge, et re-bouge, ses paupières sont légères, légères.

Jenifer ronfle.

Il est le veilleur de ses nuits blanches, il ne prend jamais de pause, le sommeil tient sa revanche, les moutons ne sont pas en cause. Longue est la nuit, cette nuit. Toutes les nuits. Toutes les nuits. Toutes ces minutes interminables, il marche, il lit - il a tout lu. On lui a conseillé Beckett. C’est de bonne augure. Beckett est sûrement un grand écrivain mais il n’y pige rien ; ça le fait un peu somnoler. Une fois il a lu un Éric-Emmanuel Schmitt ; là il a roupillé -, il écrit, il écrit des conneries, des conneries, une ligne par ci – une ligne par là; des bouts d’papier sans âmes.

La nuit est longue, ne pas rendre l'ennui palpable, la nuit palpable.

Il écoute de la musique. Il réécoute pour la 1245800ème fois l’album Blanc des Beatles (le meilleur – c’est lui qui le dit ). Il écoute Springsteen (surtout "Philadephia"), Ben Harper, Patty Smith… Mais aussi des machins, des compils’ des années 80 surtout Jacky Quartz juste une mise au point sur les plus belles images de ma vie… en boucle… il fredonne au-dessus : juste une mise au point sur les plus belles conneries de ma vie… il chante faux.

Il  se recouche, tente une caresse : grognement de la déesse, n'a plus qu'à la regarder et se branler. La nuit est courte, paraît-il, quant on a bien rêvé.  Il n’arrive même plus à rêver.

Il a supprimé Internet.

Il regarde la télé, il aimerait voir un film avec Scarlet Johansson, il en est fou, mais pas "Lost in translation", il l’a vu 123 fois, peut-être aussi parce qu’on lui a dit qu’il ressemblait un peu à Bill Murray ; lui ne trouve pas, Jenifer non plus. De toute façon entre elle et lui c’est mort depuis longtemps.

Il regarde des vieilles k7 VHS, des films pornos des années 80, avec Tracy Lords, Gynger Lynn - son actrice préférée - et Marilyn Chambers… Il se branle encore.  Il a du mal à éjaculer.

Il n'aime pas prendre des somnifères. Du vin et une petite dizaine de bières, mais il a de plus en plus de mal à se noircir.

Il débouche et il décapsule. Il est quand même noir. Le veilleur noir de ses nuits blanches.

Le veilleur noir de ses nuits blanches.

Les blondes, les brunes : compagnes de ses nuits blanches - une rasade de cognac et de calva pour faire passer le tout - son insomnie est étanche.

Il est le veilleur de ses nuits blanches.

La nuit, personne n’est fort, même lui, surtout lui, pas si fort qu’il n’y paraît, lui l'insomniaque maniaque, le somnambule funambulesque, le menteur mentaliste, le mateur matérialiste, le paradeur paradoxal, le fumeur fumiste, l'égocentrique citrique, l'hédoniste nihiliste, le jouisseur joueur, l’hypocrite hypocondriaque, il aura bientôt même plus assez de frics pour se payer ses brunes et ses blondes.

Il a retiré la ceinture de son peignoir éponge, il a fait passer la ceinture par dessus la petite balustrade en fer forgé surplombant la cage d’escalier ; la ceinture est maintenant autour de son cou, il pense avoir fait un bon nœud (mais rien n’est moins sûr), il est sur la pointe des pieds en équilibre sur la 16ème ou 18ème marche, il regarde dans le vide...

La nuit ne tient qu’à un fil...

La vie ne tient qu'à un fil...

Il chante faux…