revue

Isidore Haller : Fish Stick

ONLIT Editions

Centième courriel de menaces envoyé et rien. Je ne suis pas encore fiché. Je le saurais. Mes incursions dans les bases de données conspirationnistes ne donnent aucun résultat. Des itinéraires entiers d’hyperliens codés, ajoutés aux favoris de mes explorateurs web, des tangentes créées sur Google Earth, des estampes sur Street View, des scénarios d’attentats dans chacun de mes documents Word, mon PC est une vraie mine d’or pour tout employé de la NSA. J’ai mis en place un réseau avec mes potes. Création de pseudos, fausses redirections de nos adresses IP pour qu’ils sachent d’où on fomente sans penser qu’on le fait dans le souci d’effacer les pistes, on s’échange des plans d’immeubles d’Etat et de ponts, beaucoup de ponts, de tunnels. Comment détruire le périphérique de petites villes autour de la capitale, point névralgique. Comment détourner des avions low-costs, buter des hôtesses de Ryanair avec du whisky en poudre, canarder le pilote avec des bouts de sièges et surtout ouvrir les sorties de secours durant le vol. Des mises en scène d’aspiration dans le ciel où règne le messie qui apportera la solution pour l’Occident, sa destruction intégrale. On réfléchit sec. Comment faire disparaître les corporations en une génération, comment bousiller des réacteurs nucléaires sans dispersion, comment dissoudre l’armée, la police. Des sacrifices. Un de nous s’est engagé comme soldat. Il est chargé d’apprendre un maximum de trucs, connaître les endroits de dépôts de tanks, nous filer toutes ces infos par courriels non protégés. Pour qu’on soit tous fiché. Notre rêve, depuis les faux attentats du 11 septembre et les autres, c’est d’être arrêté. Sans raisons. Un truc qui passerait dans la gazette du coin où nos voisins nous verraient nous faire embarquer dans des fourgons noirs avec des mecs en noir et des Ray-Ban noires. Un truc où tous nos potes de la nuit verraient que le jour on trippait à mort, qu’on ne déblatérait pas des conneries sur le Nouvel Ordre Mondial, qui est enfin en place, qu’on avait raison de croire et d’être certain de l’encastrement individuel, du grand Disclosure non divulgué qui nous entoure. Mais, là, il ne s’est rien passé. Je dois avouer que je panique un peu. Je pensais être surveillé de partout. Ils surveillent peut-être l’Inde ou le Pakistan, la Chine ou l’Afrique. Ici, leur travail est fini depuis la fin de la deuxième guerre. Ils ont bien vu qu’on était mous, qu’on aimait vivre et mourir entre quatre grilles, du jardin, de la station de train, du balcon du penthouse, brûlés, incinérés. Barbecue ultime de nos existences. J’ai l’impression de vivre dans l’illusion. Nos imaginations communes annihilent les principes, les structures, mais ça reste mental. Ils doivent le voir ou le savoir. Un petit européen, à part écrire et parler de paix, n’agit pas ou alors il participe, travaille et pique des numéros de compte dans la rue pour Greenpeace. Faut qu’on se fasse une grosse réunion, une remise en question de nos plans pour être fichés. Un pote a des cagoules, on avait mis sur Youtube une fausse prise d’otage d’une blonde, mais, là, non plus, rien. Ils pensent qu’on est des guignols. Nos attaques doivent être punitives. Pisser sur le Ministère des Finances, c’est bon mais ça fait que soulager. Malheureusement on n’a pas de pote pirate informatique. Y en a peut-être jamais eu. Pirater Amazon ou Ebay, ça sert pas l’intérêt futur. Pour l’intérêt futur, faudrait qu’un pirate court-circuite un hôpital au moment où un membre du Bilderberg se fait implanter un nouveau cœur mais, à notre échelle, je commence à ne plus y voir clair. Eau trouble. Je veux détruire, être fiché. Ou seulement être fiché, pour mon intérêt, pour le côté cool. Je veux sortir de cette situation misérabiliste, de vie de poissons en bande, cherchant l’oxygène dans un golfe pollué. Je veux être fiché parmi les terroristes les plus recherchés, qu’une fois qu’on tape mon pseudo sur un moteur de recherche, j’apparaisse un million de fois pour des actes que je n’aurais jamais commis mais seulement, dans un coin de ma tête, imaginés et que, quelque part, dans la perpétuation de notre civilisation qui en a bientôt fini avec elle-même, j’apparaisse comme le sauveur, le grand sauveur…