revue

Vincent Gracy : La visite au vieux sculpteur

ONLIT Editions

« Vous voyez comme ça peut ressembler à un palais vu sous un certain angle ? »

Le vieux sculpteur dont tant de critiques ont parlé dans des revues d’art a emmené les visiteurs au fond de son jardin. Il s’efforce à une plaisante modestie, s’exprime sur un ton qui se voudrait mesuré comme s’il n’y avait rien d’autre à constater qu’un simple fait d’évidence. Mais sa voix malgré lui le trahit. On y sent comme une inquiétude, le désir d’emporter la conviction. « Apprenez à voir le palais que j’ai bâti pour vos yeux ! » est-on obligé d’y entendre.

Ainsi sommés d’admiration, les visiteurs si enthousiastes d’avoir été admis pour un moment dans l’intimité du vieux maître d’abord cherchent à reconnaître ce palais qu’il leur affirme. Oui, bien sûr, ce qu’ils prenaient pour un monticule de glaise amassé au hasard des intempéries est bien davantage. L’art a opéré là son mystère. Mains et cerveau ont hissé la matière vers l’ordre supérieur du poétique. Honteux de leur inaptitude à déceler d’eux-mêmes la beauté, les voici qui redoublent d’un zèle de néophytes pour rejoindre l’artiste dans sa vision, et atteindre enfin cet idéal palais dont il a fait don au monde et au temps.

Cependant, l’immobilité du vieux sculpteur à la longue les indispose. Arrêté devant son œuvre, il semble ne plus vouloir repartir. La fatigue d’avoir contemplé trop longtemps les impatiente et brouille leur regard. Le palais sous leurs yeux s’effiloche, égare ses contours, abandonne ses prestiges, disperse ses suggestions. Les moins fervents bientôt s’interrogent. « Après tout, qu’est-ce d’autre qu’un monticule de glaise ? » Mains et cerveau, habileté et volonté, les outils du génie dans leur esprit s’abolissent. Pluie et vent aléatoires, ici comme partout, sont les seuls instruments à avoir modelé ce tas de terre qui demain, dans deux, cinq ou dix ans, aura changé de forme et sera redevenu boue primordiale dans un siècle.

L’affreux soupçon leur vient même que le vieux sculpteur passé de mode et déserté par la créativité ne se nourrit plus que des restes d’honneurs de son âge noble et glorieux – de ces bribes de compliments que jour après jour il recueille en affamé auprès de visiteurs comme eux béotiens en matière d’art et de poésie et attirés par son seul nom.

Tandis qu’ils s’éloignent, la plupart sans même un au revoir, pressés maintenant de regagner le confort de l’autocar, las d’avoir fait le tour du domaine, des pièces en rez-de-chaussée de la maison (les chambres de l’étage heureusement ne sont pas accessibles), de l’atelier encombré d’ébauches, du jardin dont pas un mètre carré d’arbustes ou de boutures ne leur a été épargné, lui pourtant n’a pas bougé. Leur tournant le dos désormais, rechargé pour un temps dans ses doutes et ses aspirations, il continue comme pour s’y fondre de regarder la glaise élevée à ses pieds selon ses intentions. Faisant probablement confiance lui aussi au passage du temps pour ne rien laisser deviner aux âges lointains.