revue

Milady Renoir : Femme qui parle avec les genoux

ONLIT Editions

 

Je connais des mots. Je sais que parler est signe de vie. Lalala-lallation, articulations, déferlement, siphons, alcools, grosse, rosse, os... Je dis les mots qui me font, les mots que je suis. Exemples: j'ai-quarante-et-un-ans-si-si-on-dirait-plus-mais, j'ai soif, j'ai froid, j'ai pas faim, je voudrais, non, oui, putain de bordel, il y a des mots disparus, des mots que je sais prononcer mais que je dis plus, ils sont plus nombreux que ceux que je dis encore, je compte pas mais je sens leur manque, leur absence bien là, y a plus moyen de les récupérer, plus je m'accroche à ceux qui restent, plus les autres effacent leurs pas dans ma neige, j'ai plein d'place dans ma tête, pour les vapeurs, la pollution, les salauds et pour de l'amour bien sûr, ce n'est pas que ces mots qui me quittent deviennent flous, ils sont juste morts, enterrés sous les pierres, parfois l'accident, du jour au lendemain, ou c'est à force de les prononcer, de les balbutier, de leur manquer, que je ne sais plus les reconnaître, comme quand on a la jambe morte, pas les fourmis, d'la vraie mort, j'ai connu des longs, des forts et des étrangers, des mots comme les attouchements, comme les murmures ou comme des rugosités, là, à force de traîner par terre avec tout ce corps qui tient plus qu'couché, mon dictionnaire fond, les mots persiflent en dehors de ma bouche, ils s'cassent comme du cristal, trahissent, quand il m'en sort un, j'suis saisie, je le crie, je le bave, les gens m'entendent mal, m'écoutent pas, prennent peur ou alors j'ai rien dit, je l'ai senti monter mais il a freiné, palais fermé, je gobe un moucheron, j'laisse le vent m'fuir. Je me retiens ici, du midi au minuit, monticule serré sur trois carrés de ma chambre à nerf conditionné. Fermez les portes ! Aux heures de pointe, c'est Waterloo (dép.05:19 arr. 05:37 – voie 11), un vivier de crabes aux pinces dehors, ils marchent droit, frottent leurs chaussures sur mon tapis dur, laissent des traces que Berta lèchera. Quand vous passez, passez, balancez le sel par d'ssus votre épaule, ça réduira votre mauvais sort. J'mendie pas, j'observe. Gavée d'allers, regavée de retours, j'suis dans mon train train, bien calée, le mur froid dans le dos. Élevée au sol, veillée au grain, grosse, folle (mais j'ai mes papiers). Les p'tits sentent ça, folle grosse ne touche pas c'est sale, elle, la carcasse du monde, une racine du néant, ça pue en dessous, sa face viciée, ne regarde pas, elle est collée dans son caca. Attends Rachid, pousse pas mes sacs, attends le prochain tour, putain-de-bordel. Berta, soeur ennemie, tu laves, ratisses, essuie-glaces mon sol, mon hall, Berta, tu sais pas mais j'étais maniaque, j'avais la bactérie en horreur, j'étais une femme d'intérieur, bonnes mœurs. Rachid, attends, j'me lève, c'est le moment de lever les amas, les amarres, cinquante centimes en une seule pièce, celle-là serrée dans ma paume, j'vais pisser cuvette (dedans, pas à côté comme quand je vois pas où je pose), j'prends les lingettes nettoyantes pour ma vaisselle intime, Rachid, pousse pas mes sacs, surveille, qu'un pauvre plus pauvre con que moi rafle le tout fourre ça dans un trou de la ville, Rachid ton bleu de travail te donne des ailes de flics, tes épées râblent le sel, le pain, mes chiques sont chiantes? Elles collent? J'attends leur stade ciment pour les cracher, roule Rachid, cow-boy du Hoggar, ta roulotte de l'oued tuera pas l'albatros obèse, pousse pas, ta main sur tes couilles, Zizi Rider, gare au midi, ta ramassette-balayette mode in Quick (face voie 16, ouvert 7/7), si tu tombes une seule fois, j'dirais à Berta d'y aller, de pas s'gêner, d'glisser sur ton bleu, un bruissement de vent sur le K-Way, gueule basanée engoncée dans le charnier public, tu pousseras dans mon pot de chagrins, goûteras mon tartare de crade... Sieur Costume-Mallette, tu t'ébroues, tu t'effrites sur mes orteils qui sont dans mes chaussures qui sont dans des sacs, je vois le blanc de ton œil me tirer le portrait, t'as honte d'être Belge? C. Picqué n'a qu'à tout nettoyer? Je suis congolaise-flamande-zinneke, lèche mon pieu, ma valise en carton aplatit ton rond-de-cuir, je glisse moi, quand ça pleut, ça pluie, je glisse comme une fée sur un lac gelé, sans tomber, là, tu m'vois pas comme je suis, j'suis à terre depuis peu Monsieur, va prendre ton train, ton bain, ta place sur les rails, ton derrière plat sur les sièges, quand tu montes les marches, serre ta main sur la barre, monte, regarde le paysage quand tout s'fait la malle, dis bonjour à ta femme, à ton gazon, à tes briques, à tes grillages, t'as un lit? Vas-y monsieur, file, j'ai pas pied devant toi. Au bout de mon lit, 47 avenue Fonsny, des noirs attendent devant la Poste, cinq hommes, vingt voix, ils gueulent, ça râle, des gens devant une porte fermée implosent explosent, des noirs en avance, je rirais bien, ils gueulent, j'entends des échos dans des plaines, je sais pas ce qu'une plaine fait, mais ça donne lointain, plaines ou steppes mais là, c'est plaines, les noirs, créer les plaines, les cris chants, je sais bien qu'ils gueulent, qu'ils râlent mais ce qui compte c'est couper le temps avec des rêves à la con, des petits rêves, des guillemets à la crasse, des entrechats sur la misère, des lignes sur les dalles couleur neige télé d'après la mire, je les cherche trouve ces syncopes volontaires, ces apnées du réveil, Rachid, quand tu pousses mes sacs, je pense au ressac, à la mer, ses marées, à la lune, ses éclipses, c'est con l'indigence, c'est romanesque ou morbide selon la météo, les rencontres. Avec mes collègues du bas, on parle polyglotte, les mots sonnent souvent creux, on perd le sens de la parole, j'ai pas d'enfant mais là, les images racolent mes tripes, là, les noirs sont mon orgasme nègre, ma revue, je sue de cris, chant vaudou, c'est sorcier, girafes, lions, gazelles, pas du cloporte de mur humide, pas d'la fourmi de béton, pas du bichon au cul rose, non, de Beaux Animaux, les Animaux, ça prend le réel et ça l'emporte dans l'ailleurs, question d'imagination et de temps, tu dis baleine ou marmotte et j'ai plus froid. Les noirs devant la poste, des corps dansant, piétinant leurs terres, emportant le sable avec leurs sagaies et leurs pieds nus mais propres, nus et propres... quand je danse, quand tu t'enroules dans ta berlue, tu vois plus Rachid, pense pas à Berta, tu ignores la milice de Seris1, les affichages claquent les villes des Belgiques dans ma gueule de sédentaire, les bancs en grilles, le savon que Berta tire de son cul, et les miettes de mille sandwiches quotidiens picorés par des pigeons junkies de chips paprika, colombes de Géhenne unipattistes qui descendent de la Grande Tour comme de fidèles vautours, je pense tout haut ce que je dis tout bas, je me lève, cinquante centimes, le jus qui gonfle le ventre, va pisser propre! Si je pisse au lit, Rachid dénonce, sur les chantiers de l'esplanade de l'Europe je pissais, ça me rendait citoyenne sans frontières, mais les ouvriers sifflent gueulent mon cul mes jupes, et mon cul sur les gravats, ça fait toujours plus rire qu'un p'tit Somalien aplati dans sa fin dans le sable à la TV, une grosse qui se relève pas, c'est Charlot, c'est Taloche, elle mérite, à manger tout-n'importe-quoi, à boire des trous, des mirages, à manger des coups. Ce soir, je regarderai la télé à l'Orient Express (comme ce train dans lequel je mourrai, mieux qu'un Paris-Bruxelles-Cologne-Amsterdam de rien), assise devant le foot, Al-Jazeera, ou des clips de Barbie la turque et Ken l'eunuque. Je croiserais des dieux menteurs, des pinailleurs que j'aurais pas perdu ma soirée. Puis, l'heure de torpeur sifflera, il faudra passer la porte va-vient, achalander mes sacs dans ma chambre froide, couvrir mes trois stèles de toute mon âme et répéter mes derniers mots jusqu'au premier matin, train chagrin.