revue

Véronique Bergen : Paroxysme

ONLIT Editions

Pour Anna Selezneva,

L’odeur de l’été est celle de la mort, la mort du printemps, la mort de mon pays. L’été, les portes de ma vie sortent de leurs gonds, mes fantômes me kidnappent sous leurs ailes. Pour étouffer mon brouillard, je me dandine dans des mini-jupes de lumière, arpentant les trottoirs qui raffolent de mes pas de danseuse, tapinant avec une ferveur mystique. Pas besoin de chants grégoriens pour ma liturgie du sexe, c’est dans un silence monacal entrecoupé de gémissements de poule ukrainienne que j’officie : miracles pour les clients, anti-miracles pour moi. Mon Q.G. de racoleuse venue de l’Est ? La gare du Midi, ses éclopés chroniques, ses égarés occasionnels. Aussi loin que je porte mes regards, je ne vois que les bouches qui me soufflent « combien, beauté, pour un tour de carrousel complet ? Combien pour un jeu cluedo bas de gamme, je te baise pour de vrai, je t’assassine pour de faux ? Combien pour un braquage soft quinze minutes montre en main ? ». Ma folie slave ricoche sur les hommes mariés à la solitude, sur les célibataires à lubies, sur les stakhanovistes du sexe, sur les pédophiles light un peu repentis mais pas guéris, sur les intoxiqués du porno. Je vends ma vie pour ne pas la jeter au fond d’un puits, si je danse sur mes escarpins talons aiguilles, c’est pour écraser mes détresses collées aux semelles. D’un rire glycine, je harponne le golden boy habitué aux escort girls de luxe, un tour chez une dégrafée issue du cheptel russe, c’est bon pour ta verge qui, dépaysée, changeant de pâturages, verdira comme jamais. Quelques battements de cils copiés sur ceux des stars d’Hollywood et l’affaire est dans le sac, mon corps, je le lui offre mais ma tête est restée en Ukraine. Quand sa main se referme sur ma croupe, mon pays endure à nouveau sa mort ; j’ai beau sortir en file indienne les plus beaux spécimens russes et ukrainiens, rien n’enraie le trépas à répétition qui frappe la ville de mon enfance, qui ravage Kiev, Odessa, Sébastopol, Yalta. Le lourdaud qui m’éventre, agrippé à mes cheveux, fait de mon corps un champ de cendres. Je lui donne ce qu’ils aiment tous, des miaulements lascifs. À l’abri de mes miaous, je rêve d’une cérémonie érotique avec des amiraux, à bord du cuirassé Potemkine. Son système pileux asymétrique, quasi imberbe à gauche, luxuriant du côté droit, c’est ça qui me dévisse alarme. Superstitieux par nécessité, sélectifs par devoir, les Russes redoutent ce qui rompt l’harmonie de la nature, les êtres dont l’apparence flirte avec la mort, rime avec l’agonie. Rien qu’un petit goulag dans une chambre miteuse… cette passe monotone, sans panache ni délire ne figurera pas au sommet de mes annales.  

Les serrures physiques, les verrous mentaux, je les crochète d’un coup de langue, si bien que d’un coup de reins, je fais main basse sur les trésors. Pilonner une poupée russe pour calmer ses tourments gigognes, danser perestroïka mafieuse dans mes orifices, c’est tout ce qu’il demande aux dieux du soir, au crépuscule qui tombe sans élégance sur mes vingt ans, sur ma naissance clandestine. Fidèles à leur fonction de minuter la séance, les 900 secondes tarifées prix d’été font la révérence. La lumière débande plus vite que le membre de l’affamé qui propose la reconduction de la scène. OK, mais pour tout bis, j’exige une standing ovation, un sac Christian Dior, une partouze dans un vaisseau spatial avec le top ten des V.I.P., les murs de l’hôtel tatoués de poèmes de Maïakovski, mon nom calligraphié cyrillique taggé sur chaque quai de la gare. Je putanise à haute voix, soprano à la colorature blé or de Crimée, je dramatise mon jeu de jambes en les resserrant autour de sa taille, j’exorcise les morts qui montent dans la chambre en entonnant Alejandro, en le mixant à Judas, je lui offre un panaché de catin made in ex-URSS et de Lady Gaga jambes ouvertes, esprit verrouillé. Les trois billets qu’il roule entre ses doigts, je dois les happer au vol. J’obtempère sur le champ et bredouille « tu as une chance de Tatar converti car dans ma famille on a la fibre de la soumission, cordon ombilical des assujettis que l’on se refile de génération en génération, oui, je suis née dans la ville de Soumy, laquelle engendre de dociles bêtes de somme »… Il n’y a pas assez de place dans mon cerveau pour accueillir les frustrations pré-natales de l’inconnu qui me légion d’honneur, à la hussarde, par derrière. L’opéra des gueux, l’abattoir de l’Est, ça le change des mondaines spécialisées jet set fellations manucures sodomies noyées champagne.  

La nuit est tombée ; à genoux, je chute dans des pans de ma mémoire en lambeaux. C’est avec la grâce de Judas qui, se sacrifiant, vient de balancer le Christ pour lui assurer la gloire que je sors de l’hôtel, c’est avec la conviction d’avoir sauvé l’homme, de l’avoir canonisé septième ciel et de m’être damnée pour l’éternité que je m’élance à la poursuite du rire rouge lâché par une jeune femme blonde. Le hall de la gare du Midi, je le foule d’une démarche chaloupée, too much mon déhanchement qui provoque une vague d’excitation, ras de marée biblique, chez les derniers noctambules… Le rire m’habite encore, mais sa semeuse s’est évanouie. Le premier pas que je pose hors de l’enceinte de la gare m’avertit d’un obscur danger. « Ça te va, une croisière sous-marine dans les mines de sperme du président X. pour un tarif de 10.000 roubles ? ». Les lèvres du jeune homme qui postillonne perversion sibérienne sont affectées de strabisme tandis que ses yeux blancs nénuphar bégaient, c’est pourquoi je m’enfuis, affolée d’avoir perdu la femme au rire perlé. 

De l’immeuble qui me fait face, le toit a été soufflé, les étages supérieurs étêtés, masse de chair éboulée qui gît sur l’asphalte. La mâchoire d’acier de la grue est plantée dans un des piliers qu’elle va broyer purée de cris. Malaise diffus, syndrome de panique florale, je dois m’arracher à cette vision vers laquelle mes pas me portent chaque jour, contre mon gré. Devant ce spectacle d’une mise à mort, devant cette corrida sans autre issue que l’éviscération progressive de l’animal, je lis la débandade de mon existence, la fin de mon amour pour X. Des monceaux de peau des onzième et dixième étages sont restés accrochés à l’aile gauche du bâtiment, je vomis, état de choc, pour ne plus capter les marques d’un assassinat convulsif, pour ne plus entendre les échos de l’hiver dans lequel sombre mon amour, je ferme les yeux, je ferme mes blessures radioactives, mes lignes de haute tension Œdipe en cavale. Mais la dévastation de mon enfance, je continue à la déchiffrer à ciel ouvert sur cette bâtisse excoriée. Soudain, la jeune fille est là, pommettes saillantes, présence magnétique, élégance surnaturelle de princesse chamanique. Ses yeux de félin piquetés d’or fouillent les pierres, les détritus. La voir, c’est quitter la rive de l’humain, être frappé par l’épiphanie de sa beauté irradiante, mobile, à la pointe du sauvage et du glamour. Le rire dont elle est orpheline, le rire qu’elle désespère de retrouver dans ce paysage d’apocalypse, je le ramasse entre deux plaques de métal, intact, translucide, galactique. Quand je le tends à la jeune fille, je reconnais sa splendeur explosive. Alors que je prononce son nom, elle accroche son rire perdu-retrouvé à mes cheveux d’un blond céleste. L’immeuble excavé laisse couler des larmes qui roulent aux pieds d’Anna Selezneva.