revue

Christophe Ghislain : Adagio en sol Mineur

ONLIT Editions

 

C’était il y a trente ans, un jour d’été ou alentour et nous avions couru, assoiffés, à travers la prairie. Près d’un ruisseau, à l’orée d’une futaie, nous avions trouvé ce wagon, cadavre de bois et de métal surgi de nulle part pour y rester, mais déjà elle avait bondi et sans pinailler j’avais empoigné la tôle bouillante à mon tour, ruisselant de sueur, soulevant la terre sous mes godillots de môme et l’air étouffant, et quand j’avais levé les yeux vers le plafond éventré d’un trou béant par lequel son frère se hissait, prêt à balancer par centaines des pelletées de charbon dans sa machine imaginaire afin de foutre cette carcasse en branle et de s’en aller gueuler aux quatre vents, sans blague, on aurait cru un apache, l’âme chevillée au corps, puant plus qu’une bête, enfin je dis son frère mais en vrai c’était peut-être un cousin ou je ne sais pas moi un type, un de ces hippies à la con, trop mioche et pétochard pour avoir fait la guerre mais se la jouant comme si, là-haut j’avais vu, loin au-dessus de nous, planer une sorte d’oiseau et un nuage paumé et nos vies en plus grand. L’insupportable promesse de nouveaux lendemains.

À l’ombre du fourgon, elle m’avait embrassé. Je me souviens de ses lèvres. Tendres. De sa nuque effleurée par les lames de lumière suintant d’entre les planches et par les fenêtres crasseuses. Dieu, elle était sublime. Plus tôt, chez elle, j’avais pris une poupée et en avais pressé la tête au moyen d’un étau. La boule de plastique avait cédé sans un râle. Pas de pleurs ; aucun cri. Mais un morceau de matière synthétique heurtant le sol impeccablement entretenu du garage de son père, et elle avait trouvé ça beau. Une chouette fille. Une famille sans histoire. Jusqu’au matin où ils ont retrouvé le corps du hippie, bleu et gonflé d’eau, trois kilomètres en aval. Et le sien au bord de la rivière. Et sur le tronc d’un arbre. Et au fond du wagon.

Pourquoi elle ?

Je ne sais pas. Comme ça. Question d’inspiration, j’imagine. De moment. Elle était près de moi et sa peau, son parfum. Une évidence. Mieux : une invitation. Elle était née pour me donner l’envie et si je suis ici, aujourd’hui, couché sous ce soleil brûlant, c’est en grande partie grâce à elle.

Ce matin, avant l’aube, je suis monté au grenier pour rassembler les munitions et nettoyer la carabine, une Remington héritée de mon père avec laquelle j’avais tué ma première biche, un soir d’automne. Je devais avoir huit ans. Neuf, tout au plus. Il m’avait emmené et on avait attendu des heures durant, dans la cache. Le premier coup avait été de lui. À genoux devant elle, main posée sur son museau, il m’avait dit elle respire encore. Trois mots. Pas un de plus. Ensuite il m’avait tendu l’arme. À la faveur d’un feu de camp il avait siroté sa bière – la seule avant Noël – et dépecé l’animal, le vidant de son sang et de ses boyaux, offrant à la clairière un ornement nouveau, un bain aux fragrances capiteuses s’étendant sur l’herbe sauvage, devenue rouge, puis noire de mouches et de charognards en tous genres. Le lendemain, il y aurait des larves. Des milliards de bactéries fécales qui, libérées de leurs garde-fous, prendraient le pouvoir le long des viscères violacées et grouillantes de vie. À l’échelle nanométrique, une révolution. Un spectacle magnifique.

Une fois redescendu, j’ai fermé la trappe menant aux combles et entrouvert la porte située à côté. Mon garçon. Mon petit. Du bout de la crosse j’ai poussé ses peluches, écarté ses couvertures et me suis penché par-dessus lui, laissant courir ma paume jusqu’à rencontrer son haleine. Tiède. Humide. Filant entre mes doigts avec le bruit d’une poignée de sable. 

Il n’a pas réagi. 

Il dormait d’un sommeil presque parfait. Aussi candide que sa sœur.

Chloé s’est réveillée en sursaut. Surprise de se découvrir seule dans notre lit, elle a appelé. Appelé encore, avant de me retrouver dans le couloir. À dire vrai, elle n’était pas apeurée : il faisait encore sombre et le fusil, indistinct, pendait le long de ma jambe. À peine s’est-elle étonnée du fait que la veilleuse, dans la chambre des enfants, avait été éteinte.

J’ai pris une longue douche. Je me suis peigné, rasé, récuré. Vêtu de mon costume le plus seyant, un trois pièces Armani, cravate de soie nattée. Je voulais être impeccable. Me sentir à mon avantage. Avant de sortir j’ai recompté les cartouches, il en restait dix-sept, et glissé un vieux walkman dans la poche de ma veste, Albinoni, adagio pour cordes en sol mineur. Écouteurs autour du cou. Carabine glissée dans l’étui à guitare de mon fils.

Lentement, j’ai descendu le boulevard. Large. Poisseux. Déféquant ses milliers de passants, voitures, trams, piétons et davantage sous le bitume, faudrait voir comme ça rampe, comme ça fourmille, comme ça se courbe, microbes fienteux en chemises blanches. Ils disent que l’homme descend du singe mais regardez-les. Un singe, c’est encore trop. À Londres, le nom donné au métro n’est-il pas le tube ? Plus adéquat, mais toujours trop. Au moins la faune fangeuse qui avait exsudé des tripes de ma biche, ma splendide victime, l’avait-elle fait pour s’inventer une liberté nouvelle, grisante et fabuleuse. Mais nous… après quoi courrions-nous ? Pris de nausée, j’ai cru défaillir, refoulant l’envie de rendre et de m’arracher la rétine quand, au détour d’une ruelle, est apparue la gare.

Enfin.

 

 

 

 

Alors ce matin, là, il y a quelques minutes à peine ou peut-être un peu moins, j’ai posé mon impatience sur les pavés de la capitale et sorti la Remington de son coffre.

 

 

 

 

Bonheur.

 

 

 

 

C’était il y a trente ans, un jour d’été ou alentour et nous avions couru, assoiffés, à travers la prairie. Ici, il n’y en a aucune. Je suis sorti de la gare et ce n’était que béton, dedans, dehors, partout. Près de l’entrée, je me suis assis. Il y avait un banc. Une vue agréable sur le quartier. Les rues avoisinantes. Désertes. 

Plus un mouvement. Plus un son. 

Pas même un clodo. 

Seulement des feux de signalisation passant d’une couleur à une autre et les violons et les orgues évadés de mon Panasonic, pressés d’aller se tarir d’une dernière croche, à peine plus loin, quelque part entre mes souvenirs et le caniveau. Sur mes lunettes, j’ai remarqué cette tache. Une éclaboussure sombre qui commençait à cailler, et je me suis mis en tête de la nettoyer. Bien sûr j’en avais sur le front. La joue. Et mes vêtements en étaient couverts. Et quand je marchais le sang sous mes semelles, noir et souillé, me donnait l’impression d’écraser des fourmis, pourtant je me fichais bien de ça et seul celui qui entachait mes verres comptait, lui seul avait de l’importance et je voulais l’enlever et je grattais et en grattant je me suis demandé :

À qui appartient-il ?

À la grosse noire, au contrôleur, au petit crétin à casquette qui s’était pris pour un héros ? À cette jeune femme, peut-être. Ou à l’enfant qu’elle portait. Allez savoir. Mais ça ne partait pas et à présent je léchais, lapant à grands coups, et je m’apercevais combien il avait bon goût. Combien il était exquis – la jeune femme, à n’en pas douter. Et alors j’ai perçu cette chose. Malgré l’envolée symphonique. Cette complainte imprécise. Le chant des sirènes. Et alors je me suis rendu compte, désarmé, à quel point je l’étais. Désarmé. Plus de munitions ; plus de fusil.  Evidemment, j’aurais pu m’enfuir. Prendre mes jambes à mon cou et cavaler. Mais après tout… 

 

 

 

 

Je me suis couché et là-haut c’était le grand bleu, l’océan sur la ville.

Noyé, presque ivre, j’ai fermé les paupières.

Poussé le volume du baladeur à fond.

Dieu.

Quelle journée délicieuse.