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Edgar Kosma : #transactionencours

ONLIT Editions

 

La phase terminale des enchères s'étant révélée acharnée, je suis convaincu que je n'aurais pas remporté l'objet de ma convoitise si je n'avais pas pensé à rajouter ce petit centime. Le perdant doit se sentir con d'être passé à côté pour une somme si insignifiante. Ça lui apprendra.

Dès la fin de la vente, mon système de communication intégré envoie une notification par défaut au vendeur, lui signifiant ma disponibilité à entamer la mise en œuvre de la transaction. Comme pressenti, FlyingMan86 se rend aussitôt visible et, en moins de temps qu'il n'en faudrait pour le dire, nous convenons d'un rendez-vous d'échange :

FlyingMan86 : « RV gare midi demain 15H »
ManoloEldorado : « où ? »
FlyingMan86 : « gare midi »
ManoloEldorado : « ok mais où ? »
FlyingMan86 : « devant entrée »
ManoloEldorado : « entrée devant ou derrière ? »
FlyingMan86 : « ici : http://goo.gl/SGgaM »
ManoloEldorado : « comment je vous reconnaitrai ? »
FlyingMan86 : « serai avec vélo »

Ne me reste donc plus qu'à conclure d'un laconique « bonne soirée ». Sans prendre le soin de ponctuer d'un smiley final. J'ai besoin de mieux connaitre pour ça. Et puis, avec un homme, je ne sais pas pourquoi, je le sens moins bien. C'est bête, je sais, mais c'est comme ça. Faut croire que je suis de la vieille école.

Auréolé de ses 99 % d'évaluations positives et décoré fièrement d'une étoile turquoise, FlyingMan86 est le genre de vendeur qui inspire tout de suite confiance. Malgré ses statistiques fort honorables, je ne peux m'empêcher de rechercher la raison du point négatif. Il s'agirait d'un problème de détérioration naturelle différemment interprété. Quoi qu'il en soit, l'annonce du vélo est quant à elle rédigée dans un langage concis et n'ouvre la porte à aucune ambiguïté. Pour preuve, aucune question ne figure au-dessous. Je m'attends donc à rencontrer un homme doté d'une intelligence certaine. Un informaticien peut-être. Ou un truc du genre.

Je descends de chez moi un peu plus tôt afin d'aller prendre un macchiato au Bebo. Des abonnements numériques à différents médias sont ici disponibles et j'en profite pour lire le polar qu'un vieil ami écrit durant l'été sur un site d'info. J'ai raté certains épisodes mais, comme dans toute bonne série, j'arrive quand-même à suivre. Un peu comme quand on n'écoute qu'à moitié l'histoire de sa femme mais qu'on voit quand-même très bien où elle veut en venir. Bien que je sois célibataire.

Je règle ma note et emprunte ensuite à pied la promenade verte qui relie la Place Rouppe à la gare. Arrivé au bout de l'avenue de Stalingrad, je monte sur la nouvelle passerelle en bois. Là, au-dessus du carrefour et du vacarme étourdissant de la circulation, je suis ébloui par les reflets du « TGV » (Très Grand V), copiant-collant avec minutie une portion significative de l'activité ferroviaire. Mes yeux me font mal et je m'empresse de redescendre de l'autre côté, en me tenant fermement à la rambarde. Je traverse alors la galerie commerciale pour finalement me diriger vers l'entrée principale de la gare, située sur l'Esplanade de l'Europe.

À peine me retrouvé-je face à l'entrée qu'un cycliste surgit de je ne sais où. Je lui lance un regard signifiant, l'air de dire : « Est-ce que c'est vous ? Parce que moi, oui, c'est bien moi ! » Mais il m'ignore totalement. Ça ne doit pas être lui. Il est pourtant déjà 15h04. Qu'est-ce qu'il fout ce FlyingMan86 ?

Mon iMe, entourant mon poignet et paramétré pour se connecter automatiquement à tout réseau ouvert, s'est connecté à NMBS_MIDI_4G+. La synchronisation de MediaTweet est instantanée et, sans réfléchir, je pense à poster « échange métro contre vélo #zeroCO2 merci @googlebay » mais je me rétracte. Il me faut quelque chose de plus original. J'ai une autre idée : « bientôt en deux roues #adieustibdemerde », mais ne suis finalement pas plus convaincu. Tandis que je pense avoir quelque chose de bon et que je m'apprête à approcher l'iMe de ma bouche pour envoyer un commentaire oral, j'entends une voix qui me hèle dans le dos : « Hé, vous là, vous êtes là pour le vélo ? »

Je me retourne vers l'intérieur de la gare et c'est alors que j'aperçois, s'approchant lentement de moi, un nain poussant le vélo de l'annonce. Pas une personne de petite taille mais un nain. Un vrai. Avec deux petites jambes, deux petits bras et une tête relativement normale. Si elle était sur un corps de taille normale, bien entendu. C'est la première fois que j'en rencontre un et ça me fait un peu bizarre. Il m'est déjà arrivé d'en croiser et j'ai même souvent été tenté de leur adresser la parole mais je n'ai jamais osé me lancer. Il faut dire qu'ils n'ont pas toujours l'air très facile d'accès. J'ai bien envie de le prendre en photo pour le montrer à mes abonnés mais je ne suis pas sûr qu'il apprécierait.

La discussion s'engage et, rusé comme je l'ai toujours été, je fais comme si je n'avais pas remarqué ou comme si je l'avais remarqué mais que cela n'avait aucune importance pour moi. D'ailleurs, cela n'a aucune importance pour moi que le vendeur soit un nain. Tant qu'il n'essaye pas de me rouler.

- Oui, c'est moi, lui lancé-je. Comment m'avez-vous reconnu ?
- L'expérience.
- Vous vendez souvent des vélos ?
- Non, mais je suis souvent en retard.

Les présentations faites, j'éprouve soudain l'envie de lui demander si c'est son vélo et, si oui, pourquoi il le vend. C'est toujours ce que je demande en premier, pour tâter le terrain. Mais quelque chose au fond de moi m'en empêche et je me ravise.

- Il a l'air en bon état, dis-je, plutôt, tournant d'un œil distrait autour de la bécane.
- L'est comme dans l'annonce. J'suis pas un arnaqueur moi. Vous pouvez me faire confiance.
- Bien sûr, murmuré-je, faisant plutôt confiance à ceux qui ne promettent rien. Tiens, je vois que le pneu arrière est un peu dégonflé...
- Ça se regonfle un pneu, non ?
- Bien sûr...
- Bon, je vais pas passer la journée ici, moi ! Alors, vous le prenez ou pas ?
- Euh... Oui.

Et sans avoir posé aucune des questions que j'avais préparées, je sors l'argent de mon portefeuille. Le nain fixe les billets du regard. Sans cligner des yeux. Je les lui tend et, plutôt que de les ranger dans sa poche, celui-ci garde sa main tendue vers moi. Je la lui sers, pensant en toute bonne foi qu'il souhaite de ce fait officialiser l'affaire. C'est alors que le nain me lance sèchement : 

- C'est 172 euros et un centime !
- Pardon ?
- Le prix final, c'est 172 euros et un centime !
- Désolé, mais c'est tout ce que j'ai, balbutié-je, embarrassé.
- Je ne comprends pas : pourquoi vous proposez 172 euros et un centime si vous ne comptez payer que 172 euros ?
- Mais je... Je peux vous faire un virement si vous voulez...
- Non, ça va, c'est bon comme ça, grommèle-t-il, avant de fourrer l'argent dans sa poche et de s'en retourner d'où il est venu sans me saluer.

Ce qui aurait été bon, selon moi, c'eut été de ne pas en faire toute une histoire. Mais ça, bien entendu, je n'ai ni le temps ni le courage de lui dire. Il ne me reste donc plus qu'à espérer qu'il ne me collera pas une mauvaise évaluation à cause de ce foutu centime. Je vais lui en donner une positive en premier, ça lui mettra une certaine pression. Lui, pour lui coller une évaluation négative, il faut vraiment être un sans-cœur. C'est pourtant pas l'envie qui  me manque.

Dans l'ombre du « TGV », je prends alors le chemin du retour en poussant péniblement mon nouveau vélo. Peu avant la passerelle, j'approche mon iMe de ma bouche pour poster : « quelqu'un connait une application pour regonfler les pneus ? #bonplandemanolo ».