revue

Madeleine Hargan - Lubie chick

ONLIT Editions

 

C'est moche. C'est ce qu'il y a de singulier à première vue. Quel que soit l'état du ciel ou du filtre photoshop qu'on appliquerait à l'image. La rue d'Angleterre, l'avenue Fonsny, le hall de la gare du Midi et les axes qui la composent, l'esplanade après et puis les ponts, Bara, à une coudée de moi, tout ça, c'est hideux et la laideur déteint sur les êtres qui y circulent. Ou peut-être sont-ce eux qui renvoient leur disgrâce grise et brune (ou beige) sur les façades des bâtiments et sur la rue. Je ne sais pas. Je n'ai jamais aimé le beige. Mais c'est là que je vais.

Je sais que je me suis fixé un objectif simple : aller de A à B, c'est-à-dire de chez moi à Bruxelles Midi et y rester le plus longtemps possible. Pour voir. Pour laisser au hasard le temps de me choisir. Peu importe quoi: un miracle avec faisceau de lumière divine à paillettes braqué sur moi, un revirement de destinée ou une mort stupide. Un attentat sanglant. Vérifier si quelque chose se passe. Comme dans les films ou dans les livres ou dans les récits des gens qui ont vécu au moins jusqu'à la narration de leurs expériences. J'ai pris congé pour ça. Comme un appel urgent. Vers un quartier trouble où j'ai l'impression que des anges bourrés descendent quelquefois et prennent au passage la tension qui pulse dans les veines crasses.

La Porte de Hal en fond, je sue un peu, du froid et du chaud mêlés sur les tempes, dans le dos et au creux des paumes. Mon t-shirt marque les palpitations qui sous-tendent mon sein gauche. Je manque d'impacter une poussette et son contenu âcre. Un bébé moyen-né pas beau pelucheux comme la couverture bon marché qui le découvre. Je slalome entre les regards de mâles aux sexes qui puent, évite la collision avec un costume Hugo Boss, traverse sur les lignes presque plus blanches et pénètre dans la gare. Une place forte dans ma cartographie de l'angoisse. Je sais également que je suis venue pour me prouver quelque chose.

Les flics déambulent à trois, quatre, avec un chien et ils me stressent. Derrière eux, un groupe composite de Flamands, d'Espagnols, de Wallons et de paumés stagne devant les premiers escalators qui mènent aux quais. Ça donne une masse diffuse et compacte, blonde, grosse, bleu k-way, pas digne, pas belle, qui me rappelle inconsciemment quelqu'un. Ou quelque chose. Un ex. Une ex-classe d'école. L'exaspération serait jolie à lire sur moi, sans doute, si je n'étais pas au bord du malaise. Il me faut m'asseoir. Trouver une île apaisante dans ce bunker géant sans air. De l'eau.

La panique rend parano. Personne ici ne me regarde ou en tout cas pas vraiment, mais mon corps s'affaisse et me quitte sous le poids de l'ostracisme que je m'invente. Comme si des centaines d'yeux lançaient des rayons qui devenaient forces au contact de mon dos et me faisaient ployer jusqu'au sol vicié. Je bois. Ça pétille. Me redresse. Celle que me renvoie le grand rectangle de plastique qui renferme les cannettes de coca ne me parle pas. Je ne me dis rien quand j'ai les pupilles qui annexent mes iris. Les yeux noirs de moi sont muets, c'est ainsi. Temps mort.

Mais qu'est-ce que je fous. Faut être vraiment barrée pour se monter le ciboulot toute seule à s'en faire péter le tensiomètre. On ne m'a rien fait. Pas comme le vieux clodo sur lequel trois abrutis s'amusent à passer leurs Adidas au plus près de son visage et de ses côtes sans le toucher. Encore. Ou ce couple de barlos qui se lèchent mal devant le GB express. Ou cette business woman taillée comme une coupée sport dans un ensemble moulant à qui une jeune fille sale vient de piquer le portefeuille. C'est affligeant comme cette violence-là manque d'élégance. Si au moins les coups de pieds dansaient, le baiser tombait comme un couperet, la voleuse faisait naître l'émoi chez sa victime en lui caressant la hanche...

J'attends tout de même. Je ne peux pas être venue ici pour rien. Ou alors, du rien un peu sublime. Peut-être pas un meurtre en plein soleil. De toute façon il pleuvine, c'est raté. Une top model à demi violée à sauver ? Vu ma forme paralympique, même avec l'adrénaline, ça ne le ferait sans doute pas. Non, vraiment, même pas grand-chose...

Un sourire plein de nostalgie d'un gamin de neuf ans. A la vue d'un cabot boiteux.

Une œillade involontairement indiscrète sur un MMS amoureux. Dans la file chez Panos.

Le reflet aubergine d'un rayon de lumière qui ricocherait d'une blouse Thalys pile dans l'axe de la juxtaposition des vitres de la salle d'attente.

Un iPod à fond qui laisse s'échapper sa mélodie. Deux secondes, pas plus. Le temps d'un passage.

Et me donne l'impression que j'ai le cœur tout juste sorti du four, qu'il a été arrosé régulièrement et qu'il en est tout fondant, apprêté pour une langue X. Une langue savante.

Même Everything but the girl. Ou Rihanna.

Une vieille un peu hirsute, habillée farfelue, rompant la cadence générale au rythme du balancement de son cabas au poireau, chevelu hirsute comme elle, l'œil cabotin et la malice en coin. Septante balais, six dents en moins.

Que dalle. Juste un gros vicelard qui me parle avec un accent bourrin en me posant des questions qui n'en sont pas. Comme tout le monde. Le langage est creux et lui tente de voir celui qui se cache sous mon écharpe. J’aimerais pouvoir le faire taire. Lui planter une fourchette dans le bide et qu’il se vide comme une baudruche. Mais je suis trop timide pour ça. Et j’ai hérité de la mollesse polie des gens d’ici. Je souris, je rougis, me taille.

Putain. Non. Encerclée par un groupe de mioches lestés de pancartes débiles autour du cou. Retour de Blankenberge. Ou de Coo. Pas de Roosendaal. PAS DE LAIT. Colo des moineaux. PIQÛRE A 14H. BRYYYYAN, ICI ! La vieille voix d’instit’ me donne l’impression d’avoir été prise en faute. Mais la jeune femme ne s’adresse pas à moi. C’est terrible ce qu’elle peut manquer de grâce. Mais pourquoi on parle encore aux gamins comme s’ils étaient arriérés ? Putain ! Parce qu’ils shootent dans les tibias des grandes personnes sans aucune classe. Bryan m’a eue. C’en est trop. Trop de réel tue.

Et moi j'espère qu'un ange va ramener ses plumes ici?! Mais ça pue, ici, c'est dégueulasse, l'urine a trop mariné, elle a tourné, les courants d'air ne font voler les jupes de personne et ils ne donnent pas froid dans le dos non plus, les couleurs des murs sont fades et leurs côtes ne sont pas assez anguleuses. C'est pas le Bronx au Quick du coin c'est juste la zone et l'ennui. Quand les amants se quittent leurs larmes tombent comme la ridicule pluie d'ici, freluquets filets au calcaire des robinets d'ici. Même les dealers ont une vie lisse à Bruxelles Midi. Plus rien n'étonne. Plus rien n'atteint le plus petit échelon de l'absolu. Qu’est-ce que je croyais ? Il n’y pas de place pour le réalisme magique dans ce quartier. Infrabel a bouché tous les accès au rêve. C’est naze, Bruxelles Midi. On n’en tirera jamais rien de bon.

Mon jour de congé prend fin et je porte la vacuité de sa dépense au creux du ventre comme un poison pas mortel. Peut-être sera-ce bientôt l’heure de la chorégraphie des tapins mais je n’ai pas le courage d’y assister. Je suis dégoûtée.

Je remonte l’avenue de la Porte de Hal. Epuisée. Faible. A Louise, les larmes me viennent à l’œil. Je tente d’opposer un barrage à l’écoulement marin qui me serre la gorge. Mais ma vue se trouble. C’est là que je le vois. L’ange. Des ailes en paillettes cloutées dans le dos. Des boucles de bébé noir ébène. Je la suis. Elle se dirige vers le Sablon. Elle est seule. Ignore ma filature désespérée. Pourvu qu’elle soit à la hauteur. Rue de la Samaritaine, elle s’arrête devant la porte d’une vieille bâtisse d’où s’échappent quelques chats gris et noirs. Pas beiges. Elle semble morte d’angoisse. Elle se mord les lèvres jusqu’au sang. Puis passe son doigt sur la bouche pour l’étaler. Merveilleuse cinglée. Elle esquisse un sourire. Je ne sais pas si elle m’a vue. Elle disparaît derrière la porte.

Je vais passer la nuit sur les pavés de cette rue. C’est beau, ici.