revue

Pierre-Léon Lalonde : Notes de passage

ONLIT Editions

Cette semaine entre autres...

Une jolie jeune femme à la bonne humeur contagieuse qui me parle de son arrière-grand-père qui a conduit un taxi avant que la vapeur ne se soit emparée du cheval. Il était sur la coche.

Ce couple d’hommes, début vingtaine qui profite de la fin de semaine de la fierté gaie pour faire leur «bachelor» party. Je les écoute parler de leur soirée avec bonheur. La noce promet.

Je roule sur Rachel et les effluves des rôtisseries portugaises atténuent celles laissées sur le 20$ de cette parfumée passagère que je viens de déposer. La fragrance du billet et le souvenir du sourire de la femme m’accompagneront le reste de la nuit. Qui a dit que l’argent n’avait pas d’odeur?

 

Ce black obèse et bagué qui s’en va dans un bar de Notre-Dame-De-Grâce avec Dieu sait quoi à vendre dans ses bourrelets.

Sur Notre-Dame près de la rue des Seigneurs y’a une plaque de trou d’homme qui est mal fixée. J’aime le bruit métallique qu’elle fait quand je roule dessus.

Deux mères qui profitent d’une soirée de congé pour descendre dans le bas de la ville rejoindre leurs amies de ville, danser, se faire draguer, boire un coup, décrocher. Sur le chemin de retour vers leurs banlieues huppées, je les écouterai échanger sur leurs petits problèmes de la vie quotidienne.

 

Quatre « dudes » que j’amène aux danseuses. Blagues grivoises et douteuses et concours de rots. Le portier du club sur Saint-Denis content que je lui apporte de la clientèle me donne une poignée de cartes d’affaires. Big deal.

Attente interminable devant une adresse dans Hochelague. Sur le point de quitter quand je vois sortir un grand noir avec une canne blanche. Je l’accompagne au guichet bancaire pour ensuite aller l’asseoir dans un restaurant du quartier. Circulez! Y’a rien à voir..

Sur l’île Sainte-Hélène en direction du casino, un renard immobile dans la lumière de mes phares. Je m’immobilise à mon tour et l’observe quelques secondes avant qu’il retourne dans le boisé. Ça change de la faune habituelle.

Les gestes et le regard calme de cette cafetière me font souvent traverser Montréal pour aller m’en abreuver.

 

Un étudiant thaïlandais qui me parle de Bangkok sur le chemin de l’aéroport. Je chiale contre le trafic et les détours. Il rigole en me disant que ça va probablement lui prendre deux heures de plus quand il quittera l’aérogare de sa ville pour rentrer chez lui. Je relativise. Kop khun kha.

Un duo excentrique discute de pornographie transgenre. En sortant, l’un d’eux me toise en me disant que je suis son type de mec et qu’il me fouetterait volontiers. Je décline l’offre et poursuis ma route. Je roule quelques kilomètres avant de décrisper.

Constater que la sortie de l’autoroute Bonaventure pour l’île des Sœurs est enfin rouverte. Que le chemin Camilien-Houde qui traverse le Mont Royal est complètement ré asphalté. Être presque rassuré que le morceau de ciment ne se soit pas détaché du viaduc sur Papineau, mais qu’il ait été projeté par un crétin sur cette voiture qui passait.

Une blondasse chaudasse qui me force a stopper le taxi une dizaine de fois pour traverser la ville question qu’elle imbibe le bitume de sa bile. Va me laisser un gros pourboire et une flaque de bave sur la banquette. 

En fin de nuit, un couple attend leurs amis partis chercher quelques bouteilles dans un duplex du Mile-End. J’observe impassible leur jeu de séduction et suis happé par la douce odeur de cyprine vanillée qui émane de la femme assise à mes côtés. Je bande.

Zieuter avec volupté le passage de la pleine lune au dessus de Montréal et de ses cratères.

 

-----

Ces notes de passages sont extraites du blog que tient depuis 2005 Pierre-Léon Lalonde, chauffeur de taxi montréalais.  Son blog, Un taxi la nuit, a été publié à deux reprises dans la collection Hamac des éditions Septentrion. Une collection entièrement consacrée à la fiction du Québec et d'ailleurs. Merci à Gilles Herman, des éditions Septentrion, pour la découverte !

Toutes les photos sont de Pierre-Léon Lalonde. Tous droits réservés. Découvrez-en bien davantage sur  son compte flickr