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Nicolas Ancion : Tant de chiens

admin ONLIT

Il y a des jours, comme ça, où on ferait mieux de ne pas se lever. Le bocal de Nescafé est vide, la bonbonne de gaz lâche son dernier souffle quand on est sous la douche et on finit, trempé et glacé, par essuyer ses aisselles encore savonneuses avec la première serviette qu'on trouve, juste avant de se rendre compte que c'est celle qu'on a utilisée la veille pour transporter un chien mort. Et s'il y a bien un truc qui pue plus qu'un chien mouillé, c'est un chien écrasé dont les tripes pendouillent sous l'abdomen. Vous pouvez me croire, je sais de quoi je parle. Je ne suis peut-être pas vétérinaire mais je connais ce genre de drame mieux que personne.

 

Mon boulot à moi, ce n'est pas détective, c'est plutôt nettoyeur privé. Pas du genre qui éradique les cafards et les puces, ces trucs-là sont trop tenaces pour moi, ma spécialité, ce sont les encombrants : les concurrents, en affaire comme en amour, ceux dont on veut se faire quitte à bon compte. J'ai ouvert une petite agence de services aux particuliers, j'ai mon bureau près de la machine à fléchettes au fond du bar Chez Josiane, je suis juste à côté des toilettes, c'est pratique pour évacuer ce que j'ingurgite à longueur de journée et l'odeur évite que mes clients ne s'attardent trop pour  raconter leurs malheurs. Certains habitués du troquet s'imaginent sans doute que je tiens une permanence politique. C'est vrai que mon boulot n'est pas très différent, au fond. Les gens viennent me confier leurs petits soucis ou leurs grosses emmerdes, ils me disent de qui ils souhaitent se débarrasser et moi je leur rends service. Même si je ne fais pas ça pour récolter des voix mais pour récolter des sous, à vrai dire, au bout du compte, le résultat est le même. Parce que le politicard, s'il veut des voix, c'est pour être élu, et s'il veut être élu, c'est pour toucher le salaire. On fait le même genre de travail avec les mêmes objectifs : on est au service du public. 

 

Ça me rassure, de penser que je suis quelqu'un de bien. Même si moi, ces temps-ci, c'est pas tellement le salaire, c'est plutôt le fond que je touche. Les clients se font rares. À croire que personne ne veut plus se débarrasser de son voisin ou de sa belle-mère. J'en suis réduit à faire la rubrique des chiens écrasés. Comprenez-moi bien, ce n'est pas une image, il faut prendre ça au pied de la lettre : c'est devenu ma spécialité. J'écrase les chiens.

 

La première fois que j'ai empoisonné un yorkshire, je ne me suis pas rendu compte que je créais une filière porteuse, comme les salons de coiffure pour toutous et les supermarchés spécialisés dans la bouffe pour animaux domestiques. C'est un secteur porteur. Les gens du marketing, il paraît qu'ils appellent ça une niche. Faut croire qu'ils ont le sens de l'à-propos. En tout cas, moi, dans le cycle de vie de l'animal, je viens tout à la fin, juste avant qu'on le recycle en farine pour nourrir les poules en batterie. Faut voir la réalité en face, le chien des voisins est bien souvent plus encombrant que les voisins eux-mêmes. Mais même si on rêve d'envoyer le clébard d'à-côté au paradis des chiots, on a du mal à sortir le marteau et à lui taper sur le museau. C'est là que j'interviens. Travail soigné, tarifs plancher.

 

Pour le premier toutou, j'ai eu quelques scrupules parce que j'aimais plutôt bien les animaux, au départ. Quand j'étais gamin, je ne loupais pas un numéro de Trente millions d'amis. Plus grand, je souriais au vieilles solitaires qui promenaient leur dernier compagnon dans les parcs, au bout d'une laisse. Mais, quand j'ai compris que le travail n'était pas très compliqué, qu'il pouvait rapporter de quoi financer mon tiercé, mes bières et mes cigarettes, ma conscience ne m'a pas retenu longtemps. J'ai surtout deviné qu'il n'y avait pas grand risque à se faire pincer, vu que la police ne pratique pas les autopsies sur les clébards. Il y a des cas plus préoccupants à traquer et d'autres gens à envoyer en prison que les égorgeurs de chiots.

 

En plus, je les égorge pas, je les tue à peine. On pourrait dire que je les suicide. Presque aussi propre qu'un vétérinaire et bien moins cher pour le proprio vu que c'est les voisins qui paient. Je fais ma pub en me baladant dans les quartiers résidentiels. De préférence les barres de HLM et les petites maisons mitoyennes sans double vitrage. Je connais le cœur de cible de ma clientèle. Je glisse des petits papiers dans les boîtes aux lettres des voisins à chaque fois que je repère un cabot qui hurle à la mort ou un chiot qui aboie en continu. Ça me permet d'éviter les chiens d'attaque, les teigneux, les solides et ceux qu'on entasse par troupeaux de cinq ou six dans des appartements minuscules. Je prospecte de préférence dans l'environnement direct des caniches, des bassets et autres chiens de salons. Petits gains sur petits risques, une stratégie qui rapporte sur le long terme. J'ai appris ça en pariant sur les chevaux : puisque ça ne marche pas pour le PMU, faut bien que ça marche dans un autre secteur. Un billet orange pour dégommer un cabot. Cinquante euros, c'est une somme raisonnable, si on compte la tête et les pattes, ça fait dix euros tout ronds pour chaque membre et c'est la maison qui offre le corps et la queue. Mon baratin fait rire les clients, ça les détend, ça les prépare pour l'étape suivante où je leur demande de régler d'avance, pour éviter les contacts successifs. L'anonymat est notre meilleure protection à tous, que je précise toujours. Vous me payez et on ne se revoit pas. Je fais le travail dans la semaine et Tarzan ne vous embêtera plus jamais. Vous avez ma parole.

 

Tarzan, je l'ai traité comme tous les autres : à l'aide d'une saucisse pur porc premier prix, marinée dans une bassine de déboucheur pour tuyauterie, auquel j'ajoute quelques somnifère pilés. L'acide attaque un peu la viande mais le tout se transporte facilement dans un sac plastique. Qui penserait à chercher l'arme du crime dans un sac beige à l'en-tête de la FNAC ? Dès que la viande dévale l'œsophage pour rejoindre l'estomac, le chien se met à grogner et, sous l'effet des médocs, lâche un peu de lest. Il râle et titube à la fois. En général, il est en trop sale état pour aboyer. C'est alors que je l'emballe dans une serviette éponge, que je le fourre dans mon sac réutilisable à poignées renforcées. Je file vers la voie rapide la plus proche et je relâche le chien, sonné et agonisant, au bord de la bande de droite, où il ne manque pas de se faire renverser pour de bon quelques minutes plus tard. Les chiens crevés en bord de route, ça n'intéresse personne. Le service de nettoyage les balance avec les déchets verts, sans autre forme de procès.

 

Mais quand les affaires roulent, ça ne dure jamais longtemps.

 

Chez Josiane, ce matin, une petite vieille est venue s'asseoir à ma table. Elle m'a expliqué qu'elle habite sur l'horrible tour au milieu de la cité : le building si haut que le toit semble racler le bas des nuages gris. Je vois très bien lequel. Un mauvais endroit pour traquer les chiens, je ne peux pas les attraper plus haut que le premier étage. 

- J'habite au vingt-septième, qu'elle m'a dit. Je passe ma journée avec des jumelles à surveiller le pavillon de ma sœur dans la rue plus bas. Elle a peur des cambriolages.

J'ai hoché la tête. Encore une folle, j'ai pensé.

- Elle a même acheté un chien pour se protéger. Il s'appelle Tarzan.

J'ai senti le carrelage du troquet glisser sous mes pieds. Pourtant, ça faisait bien longtemps qu'on l'avait pas lavé.

- Je crois que vous le connaissez, non ?

Je ne savais pas quoi répondre. Je n'ai rien dit.

- Je voulais vous remercier. C'était vraiment un clébard de merde. Je peux vous offrir une bière ?

C'était la première fois que je trinquais avec une vieille qui puait la naphtaline. Mais on s'est bien marré. Quand on était un peu éméchés tous les deux, elle m'a chuchoté :

- Vos saucisses, là, on peut les cuire ? Parce que si vous pouviez me débarrasser du mari de ma sœur, après son chien, je suis prête à vous payer plus que la tournée.

Je l'ai regardée dans les yeux. Elle avait l'air sérieuse. Et de l'argent liquide prêt à changer de main. Je n'ai pas réfléchi longtemps.

Maintenant, je suis lavé à l'eau froide et prêt à me mettre au boulot. Après un café chaud, il va falloir que je trouve un très très grand sac et une serviette de plage. Pour le reste, ça doit pas être beaucoup plus compliqué que pour les chiens.