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Anita Van Belle : Liège / Arizona

admin ONLIT

Bien que je sois fatiguée du manuscrit que je remanie, qui est d’un niveau si bas qu’un canal se pendrait, je décide de poursuivre mes corrections. Je retarde donc ma sortie en ville. Ce sera à treize heures trente et pas une seconde plus tôt. Après tout, il ne s’agit que de retirer mes extraits de compte et d’acheter un pain. Je me replonge avec perplexité dans le fichier Word. J’en suis au moment où le protagoniste, vendeur de chaussures au Bon Marché (Paris) et transformiste le soir dans un cabaret, accepte soudain cette ambiguïté parce qu’il vient de comprendre que son père (mort désormais et qu’il n’a jamais rencontré) a été travesti dans sa jeunesse. C’est un livre qui va être publié, et l’auteur, qui n’est ni Arturo Brachetti ni un foudre en matière génétique, est pressé. 

 

 

Pourquoi dois-je à tout prix dévier, ne fut-ce que pour le principe, des décisions que je m’impose ? Je sors dix minutes avant l’heure prévue. Les nuages sont touffus ; l’air saturé d’humidité.  Liège, en sa grise mine.

 

fr.mappy.com/#d=Boulevard+d'Avroy,+4000+Liège,+Région+Wallonne,+Belgique&p=map

 

Les portes automatiques de l’agence bancaire restent closes. Sous le crachin, j’entame une petite danse. Deux pas en arrière, un pas en avant. Geste circulaire du bras (comme si je hélais quelqu’un de l’autre côté de l’autoroute). Avancée rapide vers les battants en verre (comme si j’avais l’intention de m’y fracasser). Les battants ne bougent pas d’un millimètre. Un client BNP Paribas bis, qui arrive derrière moi, en tire les conclusions. « C’est l’évasion. Trois types se sont évadés du Palais de Justice. Ils ont tué quelqu’un. Maintenant, ils ont peur qu’ils viennent chercher de l’argent dans les banques. » Juste à ce moment, la responsable de l’agence s’avance vers nous, porteuse d’un A4 et d’un morceau de papier adhésif qui annonce : « Fermeture temporaire en raison d’un problème technique. » Le client bis hausse les épaules et s’en va. Ne voyant aucun braqueur à moustache à l’horizon, je décide de me rendre à l’autre agence BNP, près de la place Saint-Lambert.

 

www.rtl.be/info/votreregion/liege/223348/braquage-dans-une-agence-bancaire-du-centre-de-liege

 

J’ai à peine le temps de me réjouir que les travaux au carrefour Maurice Destenay – Prémontrés sont terminés, que j’aperçois deux flics sur la place des Carmes, ce qui me rend un peu nerveuse (peut-être un point commun avec les truands en ribaude). Ces deux représentants de la loi se démultiplient rapidement en quatre, dix... Vingt flics, en uniforme ou en civil, avec ou sans brassards tournoient autour de deux voitures aux gyrophares tournoyants garées n’importe comment sur l’esplanade. Les flics en uniforme repoussent les curieux dans les cafés.  Les flics en civils sont essoufflés et rouges. Ils portent leur arme à la main. Ils ne pointent pas le canon vers le sol, mais vers moi (pour ceux qui regardent – sans me voir – dans ma direction.) La veille, le journal télévisé a diffusé un sujet sur les armes à feu des forces de l’ordre fédérales. Le marché était passé de la FN à Smith & Wesson. Je détaille les armes. Il me semble que ce sont encore les anciennes. Je n’en suis pas certaine. J’essaie de me souvenir des différences.

 

www.lavenir.net/article/detail.aspx?articleid=DMF20111211_00091936

 

J’avance dans ce bosquet de flics, chargés d’adrénaline. « Le parking Palais est clear, » dit l’un d’eux. Je me fais l’effet d’être incrustée dans une série télé. Auteur de fiction, j’en profite pour assimiler comment sont les vrais. Ceux en civils, avec brassard, se rangent dans deux catégories. Les au-delà de la cinquantaine, qui appartiennent à la génération Braquo : bedaine, visage raviné, jeans, blouson de cuir. Les plus jeunes, je ne les ai pas encore vus à l’écran. Les hommes comme les femmes sont coiffés tecktonik, leurs cheveux hirsutes dressés par le gel. Ils sont vêtus en noir et blanc. L’un des inspecteurs, qui braque son canon sur tout ce qui passe sans y faire attention est vêtu d’un pantalon noir slim, d’une chemise blanche à col étroit, d’une fine cravate et d’un pardessus cintré noir. Les flics trentenaires en civil donnent à la passante l’illusion d’assister à un vernissage anversois agité.

 

www.braquo-serie.fr/la-serie

 

Entourée de cette escouade de police, qui avance, comme moi, vers la place Cathédrale, je marche dans la rue Saint-Paul. Les volets de métal des commerces sont baissés. En plongeant le regard dans les boutiques, je peux voir les vendeurs ou les vendeuses, parfois quelques clients, refugiés au fond des magasins. Leurs visages sont tirés. Suite à une information reçue sur talkie, les flics se lancent dans une cavalcade. Voilà l’atmosphère des manifestations de Gênes, me dis-je. Les boutiques closes, la rue sous contrôle policier. Mais je suis la seule citoyenne en rue, je n’arbore pas de slogan et j’ignore le pourquoi de toute cette agitation. 

 

 

Je débouche sur la Place Cathédrale. L’ensemble du public présent semble participer à une chorégraphie pour un spot publicitaire d’opérateur de téléphonie mobile. Des hommes d’âge moyen, vieux, des femmes, avec leur copine, leur mère, leur enfant, des grappes d’adolescents, sont figés sur la place, immobiles, leur portable à la main ou à l’oreille. Du fait de la cavalcade, ils ont le visage tourné vers la rue d’où je débouche. Je me faufile entre ces corps statiques, le regard perdu au loin. J’entends des bribes de conversation. « Ce sont des évadés. Ils ont pris des otages. Non, on ne sait pas où ils sont maintenant. »

 

senseable.mit.edu/realtimerome/sketches/images/s6-madonna_large.jpg

 

L’escouade de policiers s’est dirigée vers la Place Saint-Lambert. J’avance seule dans la rue du Mouton Blanc, vers le Pain Quotidien. Mais la boutique est fermée et la rue entièrement déserte. C’est à cet instant, en croisant les regards inquisiteurs de vendeuses tapies derrière des vitrines, que les images éclatent et que le réel me gagne. Un étau de peur m’enserre la tête. Qui sont ces hommes, ces évadés ? Et : est-il possible qu’ils se terrent encore au centre ville, malgré ce déploiement de forces ? 

 

Il me faut le pain, me dis-je. C’est une réaction absurde. Tout m’indique que l’espace public est devenu un territoire de violence. Mais où se situe le danger, exactement ? Sur la placette où je débouche, des couples, des familles, courent se mettre à l’abri. Ils trébuchent, se heurtent, et disparaissent dans des directions diamétralement opposées. Je m’agglutine à un groupe, agrégé devant la vitrine d’un magasin de téléviseur. Je me souviens de Dimitri, qui a découvert 11-09-11 sur les écrans plats d’un magasin Sony de Londres. Je me faufile vers l’avant. Sur trois écrans, une caméra parcourt la place Saint-Lambert (distante de trois cents mètres de l’endroit où nous sommes). L’image balaie un corps immobile recouvert d’une couverture de survie. Deux policiers semblent monter la garde à côté de ce cadavre. La caméra se stabilise, l’angle ne varie pas. Le commentaire est inaudible de l’extérieur. « T’as vu, dit un jeune black, y’a un mort et c’est chez nous. » Genre : on n’est pas la zone, y se passe aussi des trucs ici, pas besoin d’aller en Arizona. Etant donné la pluie d’images qui m’inonde la tête depuis quelques minutes, je comprends le motif de son excitation, pourtant elle me glace.

 

Au bio, place de l’Université, la vendeuse me tend un pain au levain. Son portable sonne. « Ça n’arrête pas, me dit-elle. Nos proches veulent savoir si on va bien. » J’acquiesce, calmée. Je viens de découvrir mon antidote quand la réalité vacille et me projette dans un maelström d’images électroniques : réaliser un objectif concret a minima. La supérette est parcourue de rumeurs : « C’est un avocat qui est mort, il l’ont pris en otage au Palais de Justice. » Après avoir vécu la peur, j’appréhende cet instant comme intense : ceux qui sont là se parlent sans réserve. Plus tard, la libraire d’en face, qui m’adresse chaque semaine un salut éthéré, me dit, d’un air véritablement inquiet : « J’espère que vous repartez dans la bonne direction, Madame. » Nous écoutons ensemble un concert d’ambulances - elles circulent sur les quais. Ensuite, je repars vers chez moi (dans la mauvaise direction). Cette soudaine solidarité m’a procuré un sentiment de bien-être. En marchant, je songe au fait qu’il soit nécessaire pour l’éprouver que les images d’écrans d’actualité sortent de leur cadre et se répandent dans les rues.

 

À aucun moment de cette promenade, tissée de rumeurs et d’appels téléphoniques, la réalité des faits ne nous est parvenue.