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Aliénor Debrocq : Pieds en l'aire

admin ONLIT

En naissant, je suis devenue le coin visible d’une carte pliée. La carte offre plus d’un itinéraire. Plus d’une destination. La carte, ce moi qui se déplie, ne conduit nulle part en particulier. La flèche qui indique VOUS ETES ICI est votre première coordonnée.
 
Jeanette Winterson  - Pourquoi être heureux quand on peut être normal ?
 
 
Vous êtes sur une aire d’autoroute. L’aire du Grand Meaulnes. Avouez que c’est pas mal. Ça aurait pu être l’aire de Goyencourt Ouest, par exemple. Vous êtes sur l’aire du Grand Meaulnes. Il y a des arbres. Des tables de pique-nique. Mieux que ça : il y a des pictogrammes qui annoncent les arbres et les tables de pique-nique. Vous avez les deux pieds ancrés dans le sol. Les pieds sur terre. L’horizontale. Vous sentez l’horizontale ? Vous la voyez ? Vous voyez les flèches vertes ? Et l’autoroute ? Elle est stable, l’autoroute. Ce n’est pas la terre qui tourne, c’est vous.
 
It’s all in your head. You’re thinking too much. 
 
Vous voulez un repère ? Regardez les sapins. Pas ceux du pictogramme. Les vrais. Vous cherchez la frontière ? Il n’y a pas de frontière. Aucune frontière. Il n’y a que les sapins. Regardez les sapins. Vous avez activé l’option géolocalisation ? Vous pensez vraiment que cela va marcher ? Si c’était si simple, ça se saurait, non ? Vous pensez qu’une icône sur un petit appareil portatif tout noir, muni d’un seul bouton, va vous permettre de vous situer ? Vraiment ? Les sapins. Regardez plutôt les sapins. C’est du concret. C’est des mètres et des mètres de haut de concret. C’est un tronc, de la sève, des aiguilles qui viendront tapisser le sol si vous en avez besoin. Des pommes de pin. De jolies pommes de pin. Saviez-vous qu’elles dissimulent la suite de Fibonacci dans leurs écailles ? Huit et treize. Huit et treize à l’infini.
 
Vous cherchez le cadre ? Quel cadre ? Vous êtes sur l’aire du Grand Meaulnes. C’est un dimanche de décembre. On frôle les vingt degrés. Vous espériez de la neige ? De la neige, quelle idée ! Regardez le paysage. Regardez-le défiler. Ne le quittez pas des yeux. Laissez-le se dérouler sur le mur devant vous. Rien ne va rester bien longtemps. Rien n’est acquis.
 
Zone de danger sur huit kilomètres. Vitesse limitée à quatre-vingt-treize kilomètres heure.
 
Vous êtes dans une petite pièce sombre. On vous dit de suivre le paysage, suivez le paysage. Suivez-le des yeux. Vous croyez tourner, vous croyez avoir perdu tous vos repères, mais ce n'est pas la réalité. La réalité, c'est que vous avez de l'eau dans l'oreille, on vous injecte de l'eau dans chaque oreille, chaude, froide, gauche, droite, c'est un test, c'est seulement un test, c'est pour vérifier. Vérifier que vous ne perdez pas l'équilibre. Que vous pouvez résister. Tenir debout. Fermez les yeux. Ne trichez pas. Pensez aux sapins. Pensez au tapis d'aiguilles sur lequel vous pourrez bientôt vous allonger, dormir. Ça tourne encore mais c'est dans votre tête. Tout se passe dans votre tête. 
 
All in your head. Thinking. Too much.
 
Le monde qui bascule ? Ce n'est que le fauteuil, le fauteuil qui tourne sur lui-même. Vous cherchez l'horizontale ? L'horizontale vous appartient, l'horizontale n'est jamais très loin. Vous avez peur en avion, peur du décollage ? Peur de ne pas retrouver l'horizontale, peur que tout bascule ? Oui, vous êtes névrosée, mais pas plus que les autres. Pas plus que tous les autres.
 
Prenez votre appareil. Le noir avec un seul bouton. Dedans vous pensez tout avoir. Une boussole. Une carte du monde. Vos coordonnées exactes, d'heure en heure. C'est une illusion. C'est une putain d'illusion. Prenez votre petit appareil High Tech et jetez-le. Balancez-le par-delà les sapins. Vous n'en avez pas besoin pour tenir debout. Vous n'en avez pas besoin pour vous retrouver. Vous n'êtes pas si perdu que vous le pensez. L'aire du Grand Meaulnes, ce n'est pas si loin. Et ce n'est qu'un jeu. Un jeu entre nous.