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Véronique Janzyk : Michelle Martin en moi

admin ONLIT

Je ne sais pas ce que j'ai. Je sais ce que je n’ai plus. Je manque d’énergie. Je ralentis. J’avance encore, mais en roue libre. Sur mon poids. Ce matin, je suis longuement restée dans l'eau du bain. Je n'ai pas ajouté d'eau chaude. Je n'ai pas touché au robinet. Je me suis lavé les cheveux comme d'habitude. Ce qui est moins habituel, c'est que l'opération a pris trois-quarts d'heure là où avant elle se réglait en quinze minutes. Avant, c'était quand ?  Je ne sais pas quand était avant. Je sais ce qu’était avant. Un tempo. Un rythme. Une succession d’actions. Depuis quelques semaines, même quelques mois, je ne suis plus synchrone. En sortant de l'eau, j’ai le pied lourd. Dans la chambre, un sac de vêtements et de jouets attend d'être donné. Pas bien loin. Il suffirait de frapper à la porte de la maison à côté. Les fillettes seraient contentes.
L'eau bout dans la bouilloire. Je la laisse refroidir. Je la rebous. Je bois enfin mon café, chaud. Dès que l'eau est versée sur le café lyophilisé je bois. Tout n'est pas en suspens. J'arrive  encore à l'heure au boulot. Je suis toujours fidèle au cinéma, ponctuelle. Mais si je fais le compte, je suis de moins en moins rassurée. J'ai tardé à nourrir les chats errants. J'ai soutenu leur regard étonné de me voir les mains vides ce matin. Je ne leur ai rien servi le soir non plus. Devant le lave-vaisselle en attente et les factures aux échéances dépassées,  je suis comme hypnotisée. J'attends le dernier moment, je traîne. J'exagère. Je roule jusqu'à ce que le voyant de la jauge d'essence clignote. Mais il y a plus grave. Trois jours que je n'ai pas vu ma mère. Je ne lui ai même pas téléphoné. C'est du jamais vu. Même pour la pilule j’ai la flemme. Coup de pompe hivernal ? Manque de lumière sur les gestes à faire ? Menace de burn-out ?
J'ai bien essayé de me secouer. J'ai rangé dans une caisse des journaux et des revues. On y trouve plus souvent qu'à leur tour des visages de victimes et de bourreaux. Des petites filles. Une dame blonde. Un homme trapu. Julie et Mélissa. Michelle Dutroux, enfin Martin. Jean-Denis Lejeune. Des années qu'ils font l'actualité. On a tous été animés de l'espoir de retrouver les enfants. C'était il y a bien longtemps. On a suivi le procès qui a suivi, les procès. On a entendu les revendications des parents lors d'une demande de libération conditionnelle. Un fait divers a plombé mon pays il y a longtemps et c’est comme si c’était hier. J'habite un pays noir. Les happy end y sont rares. J’habite un pays qu’on n’arrête pas de vouloir dépecer au propre comme au figuré. De l’autre côté de la frontière, c’est tout de suite mieux. En France, deux faits divers viennent coup sur coup de connaître un dénouement heureux. Chloé, une ado, est enlevée alors qu'elle rentre chez elle en scooter. Elle est retrouvée vivante une semaine plus tard dans le coffre d'une voiture. Un contrôle de routine lui sauve la vie. On ne la cherchait pas là. On croit dénicher de l'alcool, du tabac ou de la drogue. Et on trouve une jeune fille ligotée et baîllonnée. Les parents de Chloé ont eu une chance incroyable. Leurs premiers mots sont allés aux parents moins chanceux, ça aura été leur première déclaration, face caméra. Leur fille leur a été rendue vingt-quatre heures après avoir été extirpée du coffre d'une voiture. L'autre fait divers concerne un tout-petit enfant égaré, retrouvé sain et sauf après avoir traversé de grandes artères parisiennes. Il a bravé les voitures. Jusqu'à ce qu'une âme secourable le prenne sous son aile. Chez nous, les enfants, on les enferme dans les coffres des voitures, et puis ils se volatilisent. Mieux vaut ne pas penser à ce qui a pu se passer entre le corps attrapé, comprimé, soulevé, jeté et le corps mort. Chez nous, des fillettes et des adolescentes ont disparu. Les fillettes s'appelaient donc Julie et Mélissa. Les adolescentes se prénommaient An et Eefje. C'est l’ordre dans lequel on les évoque le plus souvent, l’ordre dans le chaos. Elles sont unies dans notre espoir et dans le deuil que nous ne faisons pas. On les aura trouvées des mois plus tard, enterrées profond. Heureusement, on finit toujours par déterrer et par savoir. Bien qu'un grand mystère subsiste pour les deux petites filles. Les enfants ont été séquestrées par les époux Dutroux. Marc Dutroux s'est trouvé emprisonné. Comme les gamines dans la cache de leur maison de Charleroi. Marc Dutroux avait été arrêté pour des bricoles je crois. Pendant ce temps, l’épouse devait nourrir les enfants dans la cache. Sauf qu'un jour, elle y a renoncé. Le mécanisme qui donnait accès aux gamines s'est enrayé. Il y a eu un grand bruit. Madame Dutroux a pris peur. Elle a tourné les talons. Elle n'est plus revenue dans cette cave. Julie et Mélissa ont entamé leur agonie. Dans ses déclarations, madame Dutroux affirme qu'elle a pensé aux enfants pendant trois jours. Pendant trois jours, elle a songé à se saisir de nourriture. Elle y a songé plus fort le premier jour que le troisième. On parle beaucoup de cette femme pour le moment. Elle a rencontré le père d'une des victimes, le père de Julie. Une médiation a eu lieu. Où phénomène extraordinaire un portable tombé a permis d’écouter une partie de l'entretien et de la transcrire dans les médias. Pourquoi un événement aussi magique et improbable n'est il pas venu à la rescousse des enfants ? Michelle a évoqué à nouveau, lors de cette médiation, le fameux état de léthargie qui l'a frappée, l'état second. L’affaire a à nouveau alimenté les journaux, et là encore depuis quelques jours à travers des vidéos dont des enquêteurs n’ont pas mesuré quel butin elles représentaient, c’était le sésame pour libérer les enfants. Ils n’ont pas regardé les images. Ils ont zappé.
Cette affaire, c'est un bruit de fond ou un lavage de cerveaux. Un bruit de fond qui finit par occuper ma cervelle. Un matin ou un soir, à un moment, à une minute, l'esprit de Michelle s'est fermé à l'image des fillettes. Elle n'y a plus pensé. Elle les a effacées. Elle est revenue dans la maison. Elle a arpenté la cuisine, la salle à manger. Elle y a dormi. Mais ça n'avait pas d'importance. Il n'y avait déjà plus personne dans la cache. C'était fait. J'habite un drôle de pays. Mon état suspendu ressemble-t-il à la suspension qui a caractérisé Michelle Martin, ou suis-je empêchée comme ces enfants qui paraît-il auraient pu pousser la porte et vivre ? Mais elles s'en sont abstenues. Elles ont attendu. Et rien n'est venu. Elles ont espéré et personne ne les a délivrées. Pourtant, il s'en est fallu de peu. On a fouillé la maison. Elles se sont tues, tétanisées. Elles ont compté sur une aide. Je suis peut-être comme elles sur la mauvaise voie quand je me repose sur autrui pour nourrir les chats, déposer les factures à la banque, porter le sac jusqu'au seuil voisin, mettre le lave-vaisselle en route. Je suis en train de m'emmurer vivante. A moins que je ne vive dans ces expériences d'inachèvement une façon de défier la mort, d'inachever l'histoire. Je la maintiens en suspens. Mon humble façon de déjouer le sort et de réécrire l’histoire. Ma contribution personnelle.