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Nicolas Ancion : La vieille, la chambre et la photo

admin ONLIT

Des centaines de photos anonymes, oubliées dans les livres revendus chaque jour au Pêle-Mêle du boulevard Lemonnier, sont affichées sur les murs. Un écrivain en choisit une, s'en empare et invente son histoire. Cet hiver, ONLIT REVUE vous propose "Pêle-Mêle", une série publiée à l'origine dans le Focus Vif durant l'été 2013 .
Je frappe deux coups et j'ouvre la porte de la chambre sans attendre. Je dépose le balai et le seau avant de refermer derrière moi.
- Madame Penders ! Comment allez-vous ce matin ?
Je ne suis là que pour le ménage mais je vouvoie tous les locataires. C'est une question de respect.
- Je vais très bien, Oscar. Il fait un peu moins gris, vous avez vu ?
Oscar, c'est mon nom de travail. Abdelhadi, c'est un peu difficile à prononcer pour nos locataires, qu'on m'a dit à l'embauche. J'ai accepté. Le boulot est un des pires du monde mais le prénom est joli. Je balaie les couloirs et je vide les vases de chambre dans un mouroir pour vieux. C'est mal payé mais on rencontre des gens biens.
La vieille Penders est assise près de la fenêtre, dans son fauteuil presque aussi usé qu'elle. C'est le seul siège de la pièce. Elle ne reçoit plus de visite, de toute façon. Elle est toujours bien habillée : robes ringardes à grands motifs fleuris et bijoux tape-à-l'œil. Je pourrais en emporter l'un ou l'autre quand j'embarque son vase de nuit mais ce n'est pas mon genre. Elle le sait bien.
- Vous avez des nouvelles de votre oncle, Oscar ?
- Bien sûr, Madame Penders. Il vous embrasse et il vous remercie pour l'argent. Il m'a appelé hier, une tempête a emporté le toit d'une des classes.
Elle me sourit, avec une tendresse infinie.
- Les pauvres petits. Je suis certaine que si mon fils était encore là, il vous aiderait aussi.
Elle jette un œil à la photo sur sa table de nuit. Je sais ce qu'elle pense. Je saisis le cadre et je m'approche d'elle.
- Il aurait quel âge, aujourd'hui ?
- Soixante-deux. Je ne veux pas y penser et je ne pense qu'à ça.
La tristesse s'entend dans sa voix, camouflée par un sourire terne.
- Vous l'aimiez beaucoup, dis-je en lui posant la main sur l'épaule.
Je connais l'histoire par cœur. Le fils qui a voyagé à travers l'Afrique pour construire des écoles. Il a habité dans les pays les plus dangereux de la planète et s'est tué à moto entre Waterloo et Bruxelles par une après-midi pluvieuse. Il y a plus de trente ans.
- S'il n'y avait pas eu le poteau... murmure-t-elle.
La première fois qu'elle m'a montré la photo, elle m'a expliqué qu'elle avait été prise lors d'un de ses voyages au Maroc, dans une école primaire. J'ai regardé de près : il y avait bien des chameaux au mur mais rien de très exotique. Juste deux types en costume à la peau plus mate, un peu plus âgés.
Un jour, j'ai osé lui expliquer que c'était mon oncle, là, avec la cravate, au milieu de la photo.
- Le monsieur chic, là ?
- Oui, c'est lui qui dirige l'école. Elle est bien vieille maintenant. Mais elle tient toujours debout.
Elle a tout de suite demandé si elle pouvait aider. C'était il y a un an. Depuis, chaque matin, nous reparlons des enfants pauvres, du Maroc, de mon oncle. Elle écoute, elle sourit et, parfois, elle sort un bulletin de virement. Elle le remplit et le signe avant de me le glisser dans la poche.
- Ca doit coûter cher, un toit.
- Ils auront l'aide des habitants du village, je lui explique. Mais les matériaux, il faut bien les acheter.
Elle sort son stylo d'une pochette en crochet et un bulletin vierge de son porte-document en cuir. Un peu gêné, je passe le balai sur le carrelage.
Je ne sais pas quand m'est venue l'idée d'inventer cet oncle. Pas la première fois qu'elle m'a montré les photos, non, ce jour-là, je l'ai simplement écoutée. Je sais juste que la veille j'avais reçu un avis d'huissier. Je ne voulais pas me retrouver à la rue avec ma femme et mes trois enfants.
Un oncle qui poursuivait le noble travail de son fils disparu, il n'en avait pas fallu plus pour qu'elle morde à l'hameçon. Ce jour-là, elle m'avait versé une belle somme. Pas de quoi construire une salle de classe mais assez pour éviter l'expulsion. Ses virements irréguliers n'aident peut-être pas les enfants pauvres du sud du Maroc mais ils empêchent les miens de sombrer dans la misère, c'est déjà ça. Depuis bientôt un an.
Elle me tend le bulletin signé, je le glisse dans ma poche avec un grand sourire.
- Il faut que je vous confie quelque chose, Oscar.
Je m'approche de sa chaise.
- Vous savez, sur la photo, là, ce n'est pas mon fils.
La respiration se bloque dans ma gorge.
- C'est une photo que j'ai trouvée dans un livre à la bibliothèque, il y a des années de cela. Ces gens assis, je ne les connais pas. Même pas votre oncle.
Je ne sais que répondre. Dois-je lui avouer que ce type en chemise blanche n'est pas mon oncle non plus ?
- Mon fils n'a jamais rien fichu de bon. Il s'est mis à boire très jeune. Il s'est jeté d'un pont quand il avait dix-neuf ans. Je n'ai jamais su pourquoi.
Soudain me reviennent en tête tous les bobards que j'ai inventés avec mon faux oncle et son fils, les souvenirs racontés au téléphone. Je n'ose plus la regarder.
- Vous ne m'en voulez pas, Oscar ? Vous voudrez bien encore me donner des nouvelles de votre oncle ?
Elle me saisit la main et la serre très fort.
- Vous savez, Oscar, à mon âge, on ne se soucie plus de savoir si les histoires sont vraies. On se demande simplement si elles sont belles.