Corentin Jacobs - (W².34)/GHT=?

Publié par ONLIT Editions le

Personne ne m’a jamais consacré de temps libre à vouloir me comprendre. Ni mes parents, ni mes sœurs, ni mes instituteurs. Ils m’ont mis de côté, comme un objet vieux et fissuré, cadeau de Noël d’un oncle fiévreux que l’on range avec précipitation dans la poussière du grenier ou dans l’humidité de la cave et ils m’ont répété : tu es anormal, tu es anormal, tu es anormal.
C’était vrai. Je menais des conversations sérieuses avec des vaches broutant l’herbe des prairies bossues, je créais des bonshommes de neige atteints de rhumes féroces et je ne répondais pendant les dîners qu’aux questions ouvertes.
Pour ne rien arranger, vers ma dixième année, je commençai à lire à voix haute le dictionnaire et les livres d’histoire dans les exigües toilettes de l’entresol. Je me découvris, un trimestre plus tard, sur un siège défoncé du bus scolaire, une passion intense pour le calcul mental. Je me recroquevillais encore davantage  dans ma bulle, comme un bébé dans le ventre de sa mère.
Mais dans celui de ma mère, au lieu d’entendre des rires rassurants et des paroles douces, au lieu de sentir de tendres caresses provenant du corps attendri de la génitrice, moi, depuis le ventre de ma mère, pendant les longs et pénibles neufs mois de ma gestation, je n’avais entendu et senti qu’un éternel et triste silence, une absence réprobatrice, comme si j’étais le résultat d’une erreur.
Pour mon onzième anniversaire, mes parents m’offrirent un carnet de visite chez le psychologue, un vieux monsieur propriétaire d’un collier de poils drus qui disparaissait sous un menton proéminent. Dans une mansarde racrapotée sous un toit de tuiles fissurées, le psychologue me posait des séries de questions absurdes et m’interrompait aux vingt-cinq fois soixante-six : par septante-cinq mots, avec un air angoissé. La réponse est vingt-deux. Il me tirait parfois l’oreille comme une main désespérée tire la sonnette d’alarme d’un bâtiment en feu, pour me rappeler à l’ordre et m’aiguiller sur les rails parallèles, et sans équivoque, de la normalité.
Tu es anormal, tu es anormal, tu es anormal, me répétait ma sœur aînée, en pointant de l’index de sa main droite la tempe de son crâne. Pour étouffer le débit de ses âneries sur mon compte, je lui déclamais le prénom de tous les rois de France de 481 à 1830 dans l’ordre chronologique, Clovis Ier, Clodomir Ier, Thierry Ier, Thibert Ier, Thibaut Ier, Childebert Ier, Clotaire Ier, Caribert Ier, Sigebert Ier (pour la période mérovingienne), liste pompeuse retenue en deux heures de temps grâce à un débonnaire manuel scolaire aux pages tâchées par des auréoles d’humidité. Et au bout d’une séance de septante-deux x quatorze : huit - trente-six minutes à écouter des délires, diffusées sur les ondes particulières de mes humeurs, la réponse est nonante, le psychologue rédigeait d’une plume professionnelle des rapports exhaustifs à propos de mon bizarre et instable comportement mental.
Ces rapports me menèrent d'une démarche assurée jusqu'à l'autel d'un asile spécialisé. Pour régler les onéreux frais d’inscription (mes parents n’ont jamais eu une once de radinerie quand il a été question de me balayer de leur plancher), mon père dégaina alors son épais portefeuille duquel il retira une liasse d’oseille. Derrière les poches plastiques transparentes apparaissaient aux premières loges la photographie scolaire de ses trois filles, serrées les unes contre les autres, souriantes, complices, coiffées d’un ruban en soie bleu et maquillées de trois gouttes de fond de teint sur les joues. Aucun cliché de moi ne traînait dans cette tirelire souple.
Sur le chemin de l’institut, dans la berline aux vitres teintées, conduite par le chauffeur de mon père, seul sur la banquette confortable, je voulus pleurer des pluies tropicales de tristesse mais je restai sec. Dans le bâtiment, port sans attache, cafardeux, qui accueillait sur ses bouées défraîchies des bateaux obsolètes, rouillés, des coquilles de noix aux carapaces lézardées par des fissures psychiques, je n’obéissais à aucune règle, je prenais un malin plaisir à foutre le bordel, et deux cents quatre-vingt-huit : par dix-huit + 972 – (7 X 29), je vandalisais le mobilier ascétique de ma chambre, j’urinais sur les rideaux des salles communes, et je citais le nom de toutes les provinces d’Europe, ou départements, ou régions, ou comitats, ou divisions administratives, au choix papa et maman !, venez écouter la voix vibrante de votre fils rejeté ! Szolnok, Békés, Szabolcs-Szatmar, Pest, Fejér, Györ-Sopron, Komaron, Nógrád, Heves, Zemplen, Borsod-Abauj, Hajdú-Bihar, Csongrád, Baranya, Somogy, Tolna, Vas, Zala, Veszprém (noms des comitats hongrois), et la réponse est 785, avec le don géographique de toutes les ranger au bon endroit sur une carte muette, et j’encourageais mes camarades à contredire les ordres vénéneux des éducateurs frustrés, et au début de chaque mois, dans un implacable élan métronomique, ma sœur aînée m’écrivait de son écriture éclairée, orgasmique, tu es anormal, tu es anormal, tu es anormal, et un jour, le chef des éducateurs, une pieuvre autoritaire au regard assassin, conseilla à mes parents de m’envoyer à l’asile.
Chambre individuelle sans piuts de lumière naturelle. Murs blancs. Néon allumé 24 heures sur 24 projetant un cafardeux voile jaune dans la pièce. Régime oupelnt de pilules ; des bleues, des vrtees, des roses, des junaes, des violettes, des rouges, des marrons ; un arc-en-ciel de plilues dans mon assiette paltsquie déposée tous les matins sur ma tlabe de nuit par les mains tremblantes d’une infirmière, et 123 x 12 : 2 x (231 + 669 : 45). Camisole de force à la première incartade mentale, la rpnoése est quatorze mille 760. Programme hodebmaadire d’électrochocs sur ma boite crânienne, et le nom de tous les viqaneuurs masculins de Wimbledon et de Roland-Garros : leur âge, leur nationalité, le nmobre total de jeux gagnés et concédés le jour crucial de la fniale. Coups de bâtons dans les reins par des blouses blanches à la carrure d’haltérophile et aux chveeux gominées par de la laque italienne, et citer les œuvres de Mozart, Bon Dieu ! Sonate en violon en G major KV 379, en F major KV 547, en E flat major KV 380, Lieber Freistädtler KV 232, Lebet wohl KV 228, Se tutti i mali miei KV 83, Ah, spiegarti, oh Dio KV 178, Ecco la marcia de l’acte 3 de Le Nozze Di Figaro, Aria Venere : Al chiaror de la partie 2 de l’Ascanio in Alba (liste non-exhaustive) mais impossibilité heureuse de recevoir les lettres laconiques et méchantes de ma peste de sœur, cléibatiare au cœur de pierre – qui donc épouserait ce corps rachitique dirigé par un esprit malveillant ?, quel con plongerait dans ce piège, nom d’une pipe ? – et je résolvais encore plus vite des éuaqtinos longues comme un pénis de cheval en érection, et je récitais avec la maitrise calculée d’un acteur de thâétre la chanson de Roland dans le dialecte anglo-normand original.
C’était peut-être la diegsiotn quotidienne de toutes ces pilules qui excitaient les arcanes indescriptibles de mon crveeau et qui lui permettaient d’accomplir avec une troublante facilité pareilles performances, et mon cerveau, lui, machine dotée de déconcertants mstyères, je palpais l’impression, pendant des périodes étalées sur plusieurs heures, de pouvoir le dompter, le cnotrlôer, le castrer de tout étonnements inutiles et poétiques et de tous les dutoes superflus, et 2448 : 34 x 67, et la réponse est 4824, et j’ai pensé : ils videront toutes les substances saines de mes neurones comme le pêcheur dégorge en trois raipdes coups de coup tôt les entrailles de son poisson, à force de médicaments, de pilules, d’électrochocs, de camisoles de force, je deviendrai réellement fou, taré, aliéné, Dément, détraqUé, bIZarre, dérANGé, ANORMAL !, tu entends, vilaine sœur aînée ?, ANormAL, anoRMAL, ANROMAL, et 1728 : 32 x 28, et la réponse est 1512, et je ne serai plus qu’une momie étnduee sur un lit, assommée par leurs tours de sorcellerie, jusqu’au jour où le responsable de l’éuiqpe médicale ordonnera à ses sbires albinos : « injectez-lui un pisoon dans les veines et maintenez l’aiguille de la seringue dans le bras jusqu’au moment où il cèrve, ce bâtard ! », et tous les noms des président du Guatemala entre 1957 et 1986, Guillermo Flores Avendano, José Miguel Ramon Ydigoras Fuentes, Alfredo Enrique Peralta Azurdia, Julio César Mendez Montenegro, Carlos Manuel Arana  Osorio, Kjell Eugenio Laugerud Garcia, Fernando Romeo Lucas Garcia, et les cerbères de l’asile balanceront mon cdaarve dans un trou boueux au fond du jardin, le badigeonneront des sens, craqueront une alumlette, et boiront des birèes autour du feu de joie pestilentiel, en rcaontant des blagues de Q.  
Cttee nuit j’ai alors pris la fuite, j’ai dcodéé tuos les codes de séucrité des alarmes, j’ai mrahcé sur la pointe des pieds dans les cooulris réosnannts de folie généralisée, j’ai croisé les ombres mençaantes des gadriens, j’ai deecsndu les ecsaelirs jusqu’aux ciiusnes où des suiros transorptainet sur leurs dos des morts seuax de formgae, j’ai ovuert la porte Anne-ex du gaagre rseérvé aux fniroueussrs de ce macarbe établissement, et après une lente poreciossn de trois cetns mtrèes, suos une lune éeittne, muette cmome un bnac de carpes, j’ai cuoru jusqu’à me dhcérier les temps dons des poomuns pour atteindre une grue de chatnier dans des brefs des laids, anvat le déambulement fénrtiéque de la cvaalerie dans les atèerrs de la Ci T, et je l’esclaade à mains nues, sans fielt de sécruité à mailles carrées, sans encuorageemnt d’un pbulic médusé par l’irrspeonsabilité dagnereuse de mes nolbes et startégiques eoffrts, et maintenant, esousfflé, les mains en snag, j’atteints le smmoet de cette giarfe méatllique qui surplmobe une svaane béotnnée, des osieaux planent atouur de moi, ils dveinent ma soiltude et ma mélancolie, ils peçroivent le porfond dégout que j’entrteiens avec une atenttion patirculière pour mes contepomrains, ils m’appelelnt à venir les reojindre, c’est l’immesne étenude du ciel mon échapptaoire, et bietnôt, libre, je volreai comme eux, les bras tednus et légers, au-dessus de la flole désilulsion huaimne, et de son nausébaond spetaccle.