Corentin Jacobs - Les confessions d'un hooligan

Publié par ONLIT Editions le

"Mon petit-fils m’a proposé de regarder le match des Diables Rouges ce soir. Ce vaurien m’a provoqué. Il sait que je déteste ce sport : c’est une discipline de petites frappes, corrompues jusqu’à la moelle par un dictateur nain, né en Suisse, qui organise même des compétitions dans des déserts arabes, en plein été. Contre de l’argent bien entendu, de faramineux pots de vin empaquetés dans du joli papier cadeau. Pas pour la beauté du sport. Le sport, le petit Suisse, il n’en connaît plus l’essence.
Mon dégoût pour le football ne m’a pourtant pas empêché de devenir hooligan. Je l’ai été pendant vingt-deux ans. Je n’ai pas été un hooligan de clocher, moi, je n’ai appartenu à aucun club en particulier. C’est directement pour représenter l’équipe nationale qu’on m’a sélectionné !
La plupart du temps, on dézinguait du Français, de l’Allemand, de l’Anglais et du Hollandais. Nos terrains de jeu étaient des prairies, des aires d’autoroute, des alentours d’usines désaffectées. Notre capitaine fixait les rendez-vous avec celui de la partie adverse et s’entendait avec lui sur le nombre de participants. Le jour convenu, nous débarquions pour défoncer de la graisse et briser des os. Les Allemands n’étaient dotés d’aucun talent particulier mais puisaient leur force dans la rigueur et la solidarité. La tactique des Capots Mercedes était rodée comme un moteur après dix mille kilomètres. Dès que l’un d'eux montait en première ligne, un autre le suivait. Je me suis pissé dessus deux ou trois fois, de peur. Les Hollandais étaient quant à eux plus talentueux. Techniquement, ces Harengs Caravaniers sortaient du lot. Ils frappaient des deux poings avec précision et dextérité. Avec les Français, c’était la gloire... ou la risée. Soit ils explosaient les lignes adverses avec émotion et courage, soit ils se coursaient les uns après les autres. Par contre, les Camemberts Napoléoniens râlaient toujours. Même en cas de victoire. Les Britanniques, quant à eux, étaient désorganisés, semblables à une espèce de foule en fureur qui appliquait son putain de Kick and Rush avec une rage canine. C’était d’une brillante nullité tactique mais les Roastbeef parvenaient à rivaliser grâce à leur jeu de tête.
Les Italiens, les Espagnols et les Grecs participaient peu à nos séances de méditation violente, à cause des distances, mais quand nous étions prêts à nous déplacer jusque chez eux, ils prétextaient toujours, ces Oisifs Méditerranéens, une excuse pour éviter le carnage : messe, repas de famille, météo capricieuse. C’étaient des pleureuses, et les Portugais, quant à eux, déclinaient pour raison de santé les invitations à peine envoyées. C’est toujours malade un Portugais ; toujours un rhume dans la narine, des ganglions dans la gorge, un microbe dans le sang.
Le hooliganisme est une passion venue par hasard. Ça ne m’avait jamais traversé l’esprit de bastonner des types par pur plaisir. Un soir d’été, tandis que je vagabondais près d’un stade, pantoufles de fonctionnaire aux pieds. Une bagarre entre des Belges et des Anglais venait d’éclater dans une ruelle en cul-de-sac. Attiré malgré moi, je suis intervenu. J’ai balancé coups des poings, coups de jambon, coups de coude à une dizaine de rouquins édentés. A chaque torgnole dans la tronche, je rendais la mandale suivante plus fort encore. Le soir, dans mon lit, le nez en sang, l’arcade sourcilière de l’œil gauche ouverte, la lèvre supérieure fendue, je fus pris d’un fou rire. A pleurer de joie ! L’adrénaline du combat avait nettoyé mes frustrations, lavé mes colères. Un sentiment de plénitude soulevait mon corps meurtri du matelas. Nulle douleur ne me torturait. J’étais atteint par le virus ! Le lendemain, je retrouvai le chef de la bande pour qu'il m’intronise dans le milieu.
Il serait imbécile de croire que le hooligan est nécessairement un chômeur en C.D.I. J'y fréquentais aussi des avocats, des médecins (toujours utiles en fin de bagarre), des banquiers, des chercheurs (et pas seulement de baston), bref des costumes-cravates et des blouses blanches. Le hooliganisme a cette vertu d'abolir les frontières sociales. 
Pendant un temps, un prêtre traînait sa soutane avec nous. Il nous bénissait avant et après la foire à la bastonnade et pendant, il balançait des pains à volonté, sur le compte de la générosité catholique. Quand tu as la force de Dieu avec toi, tu es invincible, nous répétait-il, les poings de ses deux mains plongés dans de l’eau bénite, comme pour les glorifier.
Je n’ai jamais frappé dans un stade, c’est l’idée la plus stupide du monde. Un mouvement de foule peut provoquer un drame. J’ai toujours cogné à l’air libre. Je n’ai jamais foutu les pieds dans un stade, d’ailleurs. La foule ne me dérange pas, l’effervescence populaire non plus. C’est plutôt la présence des vingt-deux bonshommes sur la pelouse qui m’écœure. Et parmi ces troupiers dégénérés, le plus imbécile est évidemment l’arbitre, le vingt-troisième numéro. Personne ne l’aime, ni les bleus ni les rouges ni les verts, encore moins les entraîneurs et le public. C’est le bouc-émissaire parfait de ce spectacle abrutissant, un solitaire, rejeté de tous. Il prétend arbitrer pour le plaisir mais comment est-il possible de prendre du plaisir dans ce bourbier d'hypocrisie, d'arrogance et de superficialité ? Les arbitres sont, selon moi, des profonds sadomasochistes.
Un jour, on a tracé la route dans les Balkans. La Belgique jouait là-bas une rencontre importante. La veille du match, nous nous en étions mis plein la gueule avec des locaux dans un terrain vague. On avait terminé aux tessons de bouteille. Le sang giclait de tous les côtés. Le soir du match, j’étais seul. Même en déplacement, je me tenais à mon principe de m’éloigner des tribunes. Les copains étaient déjà au stade. Je me baladais en ville. Un groupe de hooligans locaux m’est tombé dessus. L’un d’eux avait participé à la boucherie de la veille et m’avait reconnu. Dans un combat, il n’y a pas que les poings qui frappent, il y a des visages aussi, des grimaces, des sourires, des expressions, des regards que la mémoire retrace parfois. Ils m’ont attrapé à huit et m’ont plaqué au sol. Pendant dix minutes, ils m’ont frappé à la tête, au ventre, dans les jambes. Le chef m’a balancé du vitriol sur le torse pendant que deux autres me violaient. Ce soir-là, j’ai vu les ténèbres. J’ai été dans le coma pendant vingt-huit jours.
Aujourd'hui, je suis hémiplégique. Je traîne mes os dans une chaise roulante. Quand ce ne sont pas des acouphènes qui m’empêchent de dormir, ce sont de soudaines migraines. Mes bourreaux, eux, après leur séance de démonstration virile, sont allés au stade, ont bu des bières, ont crié leur haine sur des sportifs en culotte courte, ont provoqué les forces de l’ordre et après les nonante minutes du temps réglementaire sont allés voir les putes. Même mes deux violeurs. 
Mon petit-fils m’apporte une bouteille de bière et un paquet de biscuits salés. Il m’a dit qu’il avait invité sa copine pour regarder le match. J’ignorais que ce bazar était devenu mixte. Mon petit-fils est un vrai supporter, un acharné et surtout un microbe de pacifiste. Je lui ai pourtant enseigné l’art délicat de la droite, de la gauche et du croc en jambe, mais ce morpion refuse d’apprendre. Comme son foutu père. Le hooligan est une espèce en voie de disparation. La relève fait défaut. Les nouvelles générations se défoulent sur leur jeu vidéo. Mon petit-fils espérait aller au Brésil. Je le comprends, c’est unique une coupe du monde. Pour l’expérience, pour la notoriété, pour les souvenirs. 
J’ai participé à quatre coupes du monde.
En Italie, on a affronté des Mexicains. Avec leurs incisives, ils nous ont arraché dix-huit lobes d’oreille. C’étaient leurs trophées, à ces débiles d’Aztèques, ils les exhibaient en beuglant des cris barbares. Notre sang sortait de leur bouche, et à la fin de leur oraison guerrière, ils les jetaient dans un sombrero et les brûlaient. On a signé un pacte de défaite. Sans cela, ils nous auraient terminés à la broche. 
En Amérique, on a pris du plaisir contre des locaux en harley et blousons de cuir. La plupart étaient des vétérans de plusieurs guerres. Des chaines en acier galvanisé nous ont lacéré la peau du dos, du ventre et des joues. Des poings en fer nous ont fêlé les côtes et brisé le nez. Des casques de motard nous ont soulevé les molaires. Après deux virées, nos gueules ne correspondaient plus aux photos de nos passeports.
En France, c’était la cacophonie. Tous les hooligans d’Europe centrale et de l’Est étaient venus pour imposer leur loi. Nous n’étions pas assez nombreux pour rivaliser. On a alors traîné dans les banlieues, et pas seulement à Paris, mais aussi à Thionville, à Nonancourt, à Thonon-les-Bains, à Châtellerault, à Montluçon, à Sainte-Geneviève-des-Bois, à Tarbes, à Cholet. C’était notre tour à nous. La France est une terre fertile pour les banlieues, elles poussent partout. On n’aurait pas assez d’une vie pour toutes les mettre en branle. Une étincelle dans ces forêts d’immeubles provoque un incendie, cela ne loupe jamais. Il suffisait d’imiter les sirènes des voitures de police pour qu’ils sortent de leurs boites à chaussures. Face à un tel enthousiasme, on ne s’est pas privé !
L’Asie a été une expérience extraordinaire. Ils sont vifs et souples là-bas, ils marchent sur les murs, font des cumulets en l’air, tournent sur eux-mêmes à une vitesse démentielle. C’est beau à voir, ils mériteraient une exposition permanente dans un musée. Une bande de Tokyo nous a menés à la baguette. On est rentré à l’hôtel avec des épaules déboîtées et des crânes ouverts. 
Le Brésil, par contre, pour rien au monde, je ne tenterai le diable en foutant un orteil là-bas. Même si une ligue de hooligans infirmes m’allonge la thune nécessaire pour le ticket d’avion, les putes, l’alcool et les nuits d’hôtel, je préfère ne pas sortir de ma baraque. C’est une casserole en feu avec deux bonbonnes de gaz pas loin, le Brésil. Le peuple est en colère. Ces derniers mois surtout, à cause de l’organisation de la coupe du monde, de ce bordel malsain orchestré par le petit Suisse et sa bande d’escrocs.
J’ai parlé trop vite. Rewind.
J’irai au Brésil à une condition : si on m’autorise à bastonner la tête du petit Suisse, à la mettre au carré, en privé, dans sa chambre d’hôtel aseptisée et confortable. Un duel de chefs : un nain versus un handicapé en chaise roulante. Malgré mes infirmités et mes migraines, je suis certain de l’atomiser, de lui exploser sa « neutralité ». J’ai toujours des bras larges, comme un gorille l’est du derrière et des poings durs, comme un sourd l’est des oreilles. Il va terminer knock-out l'Helvétique avec ses milliers de pétrodollars qui puent la malversation. Adieu le maquignon !
Du haut de sa colline surplombant Rio, le Christ, les bras ouverts, me lancera un clin d’œil et me remerciera pour mon infinie bonté. Je ne me serai, au moins, pas déplacé pour rien."

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