Christine Celki : Le faux pas

Publié par ONLIT Editions le

SALLE DE TRIBUNAL VIDE - INTÉRIEUR JOUR

Petit jour, lumière cendreuse. Panoramique de la salle où l’on voit, à droite, l’estrade du Juge et les chaises des Jurés ; à gauche, la pièce est dans la pénombre : on devine les bancs destinés au public avec, derrière, au fond, une porte fermée. La barre de l’Accusé est au milieu, entre la partie éclairée et la partie sombre. Sur l’estrade, il y a le bureau du Juge et, sur le bureau, plusieurs papiers en désordre. A la fin du générique, arrêt sur la porte qui s’ouvre. Entre le Juge, en robe de magistrat. On le suit qui monte sur l’estrade, s’assied au bureau et commence à feuilleter et à classer les papiers.

Hors champ, on entend la porte se rouvrir, des chuchotements, des pas. Les Jurés, neuf anonymes en costume sombre, passent un par un devant la caméra et vont s’asseoir à leur place l’un après l’autre. Bruits de talons choqués, toux discrètes puis retour au calme. Zoom sur le Juge absorbé dans ses papiers. Toujours hors champ, on entend encore une fois la porte s’ouvrir et se refermer puis un heurt, comme quelqu’un qui trébuche, puis silence hormis le crissement des papiers entre les mains du Juge.

SALLE DE TRIBUNAL - INTÉRIEUR JOUR

On part du Juge de face. Puis on découvre, en zoom arrière, le dos de l’Accusé, debout à la barre : carrure chétive et début de calvitie. Il porte des vêtements en mauvais état, largement tachés de sang séché. Le Juge arrête de tripoter les papiers et le regarde. Perspective accentuée, comme truquée, de la pièce : le Juge paraît siéger au loin, coincé derrière son bureau et les Jurés semblent tassés suivant une ligne de fuite exagérée.

UN JURÉ (lisant) : Cet homme a été ramassé dans la rue ; il avait le regard hébété de quelqu’un qui a fait un faux pas et les vêtements couverts de sang. Il affirme qu’un dénommé ON l’a fait tomber, qu’il n’a commis aucun meurtre et que le sang trouvé sur lui est le sien propre. Nous demandons l’interrogatoire de l’Accusé.
Le plan se resserre sur le Juge de face et l’Accusé de dos.
LE JUGE : Si vous voulez vivre, faites en sorte que je vous croie.
On voit la nuque de l’Accusé, maigre et grise, qui palpite un peu lorsqu’il parle.
L'ACCUSÉ (d'une voix hésitante) : On m’a laissé tomber… J’étais à la fenêtre du… du troisième étage quand on m’a dit qu’on me lâchait… Et on l’a fait… Ça a été très douloureux…
LE JUGE : Et ce sang ?
L'ACCUSÉ : C’est… c’est le mien.
UN JURÉ (hors champ) : Qui sait ?
LE JUGE : Oui, qui sait ? Le sang peut être rouge, noir, bleu, sec en croûtes, épais avec des bulles, nature ou avec beaucoup d’eau. Vous ne vous en tirerez pas comme ça.
L'ACCUSÉ (la nuque tremblante) : Vous ne pouvez tout de même pas me soupçonner parce que je suis tombé, n’est-ce pas ?
LE JUGE : Si, justement. L’homme n’a pas été créé pour tomber. Toute chute est anormale et tout ce qui est anormal est suspect. Vous êtes tombé donc vous êtes suspect et, en toute logique de justice, soupçonné.
L'ACCUSÉ (faiblement) : Mais ce… ce n’est pas ma faute : ON m’a fait tomber.
LE JUGE : Ça ne change rien. L’Avocat va vous expliquer.
Pendant la scène, la lumière a viré lentement au blanc cru. On ferme sur la nuque très blanche, presque lumineuse, de l’Accusé.

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L’Avocat, en robe, émerge lentement du fond sombre de la pièce et s’avance, les mains derrière le dos, pour venir se placer un bref instant à la droite de l’Accusé, mais sans le regarder. Puis il passe devant l’Accusé et sort du champ. On reste sur le visage de l’Accusé : joues plates et crayeuses, paupières meurtries ; une tache de sang séché met comme une moisissure sur sa tempe dégarnie. Pendant le dialogue, on verra l’Avocat de profil passer et repasser à intervalles réguliers devant l’Accusé, entrant dans le champ ou en sortant à chaque passage.

L'ACCUSÉ (en bougeant à peine les lèvres) : Je vous en prie… Aidez-moi !
L'AVOCAT (repassant devant l'Accusé) : Restez correct. Un Avocat ne doit pas être utile, ce qui est humiliant, mais faire semblant de l’être.
UN JURÉ (hors champ) : Il a eu tort de tomber.
L'AVOCAT (passant) : Le dénommé ON ne vous met nullement à l’abri des soupçons. Le fait est le suivant : si vous dites « ON m’a fait tomber », vous êtes passif et la passivité conduit irrémédiablement à la perte, à votre perte. (Il repasse) Défendez-vous ! Soyez tombé pour quelque chose ! Mais vous restez passif, soit. Alors comment expliquez-vous le sang ?
L’Accusé déglutit puis ouvre la bouche pour parler.
L'AVOCAT (passant) : Je vous rappelle que vous avez choisi d’être passif. Vous n’avez encore rien fait de positif dans cette affaire. Ce ne peut pas être votre sang puisque ce n’est pas votre chute.
L’Accusé, désemparé, reste muet.
L'AVOCAT (repassant) : La chute n’appartient pas à celui qui tombe mais à celui qui la provoque. C’est la justice même : les actions appartiennent aux actifs ! Le sang provient de la chute mais puisque ce n’est pas votre chute, ce n’est donc pas votre sang. (Il passe)
LE JUGE (hors champ) : Accusé, vous êtes reconnu coupable de meurtre.
L'ACCUSÉ (l'air halluciné) : C’est… c’est absurde !
LE JUGE (hors champ) : Peut-être, mais c’est juste.
L'AVOCAT (venant se placer derrière l'Accusé, à sa gauche) : ON a été activement recherché, ON n’a jamais été retrouvé, ON a disparu. Que répondez-vous à cela ?
UN JURÉ (hors champ) : Nous demandons la mise à mort de l’Accusé.
L'ACCUSÉ (se heurtant à la barre en voulant faire un pas en avant): Je refuse !
Fondu au noir.

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La lumière baisse peu à peu. Plan général de la salle avec le Juge et les Jurés assis à droite, l’Accusé debout à gauche, les mains abandonnées sur la barre. L’Avocat se promène de long en large devant l’Accusé. Hors champ, on entend des bruits de scie et des coups de marteau.

UN JURÉ (lisant) : Un gibet, ça a trois bras : un pour la corde, un pour faire contrepoids et le troisième pour faire joli.
On se rapproche de l’Accusé : profil ravagé de fatigue ; la tache de sang sur sa tempe fait un trou noir qui palpite. Il suit des yeux le va-et-vient de l’Avocat : on dirait que sa tête dodeline.
L'ACCUSÉ : Je… je ne veux pas mourir… Je le jure !
L’Avocat entre dans le champ par le droite, très près. On le suit qui se dirige lentement vers la porte, les mains jointes dans le dos.
LE JUGE (hors champ) : Ressaisissez-vous ! La mort n’est plus si terrible ; nous avons fait des progrès dans ce domaine.
On entend, venant de l’extérieur, de grands coups de marteau qui couvrent la voix de l’Accusé essayant de parler. Puis, les bruits s’affaiblissent.
L'ACCUSÉ (hors champ, terminant une phrase) : … au bout d’une corde. Quelle fin, mon dieu ! Est-ce que… est-ce que je ne pourrais pas en avoir une autre ?
L’Avocat, arrivé devant la porte, s’arrête et se retourne. On le voit mal dans la pénombre. On se rapproche de lui.
L'AVOCAT : C’est un sentiment très humain qui veut que l’on préfère toujours ce que l’on n’a pas.
Il sort. Plan sur la porte qui se referme puis générique sur la porte fermée.