Jacques Raket : Les frivolités de la Reine

Publié par ONLIT Editions le

Je suis une femme à la peau plus que blanche pleine de taches de rousseur. J'ai des articulations fortes et des mains épaisses. J’ai des hanches larges, un bassin profond et des seins forts et durs. Certains me disent belle. Mon mari (qui pourrait être mon père) et lui (qui a mon âge) font partie de ceux-là.
Lui, c'est un homme jeune tout sec comme un couteau, qui tire sans arrêt sur une pipe en terre où brûle en permanence du tabac de la Semois. Il est mince et puissant et rêveur. Quoique quand il parle, ça bascule vite dans du concret ; il pourrait tout acheter et tout vendre : des armes, des femmes, des hommes. Il parle, comme un magicien, un français châtié ou se tait comme une tombe. J'aime son côté marchand de vents et son silence. Donc je l'aime comme j’aime mes deux enfants.
Quand je lui demande ce qu'il fait, il me dit « qu'il jardine ». Quand je lui demande où? Il me répond « dans la tête ».
Avec mon époux, je tiens la « Grande triperie », rue des Bouchers. Je travaille du matin au soir et du soir au matin. J’aime bien. Toute le monde me dit riante. Tous les après-midi, par tous les temps, je fais les livraisons, à pied, dans toute la ville. Et je souris à tout le monde. Fin de journée, je m’occupe des mes filles et le soir, je fais les comptes.
La première fois que nos regards se sont croisés, c’était rue des Brasseurs dans un petit hôtel installé près du Passage St Hubert. Ce jour-là, j’y acheminais des abats que j’avais préparés le matin même : des ris, du foie et des rognons de veau. Parlant d’un départ prochain pour Paris, il discutait bruyamment avec un moustachu, beau mais fade, très discret. Lui, pauvrement vêtu, c'était de l'ombre lumineuse et l'autre à moustache et bien habillé, au front dégarni, du clair-obscur. Du clair-obscur rarement sobre qui se coltinait tout le temps une fort belle femme d’un certain âge, élégante et qui semblait terrorisée en permanence : sa mère. Et il y avait de quoi : il lui avait déjà tiré dessus et manqué de l’étrangler. 
J’appris ces anecdotes un jour où, solitaire dans la salle de son hôtel près des cuisines, il remplissait des feuilles de papier de notes quasi illisibles. Il m’offrit un « half-en-half » ce mélange de vin mousseux et de vin blanc et une feuille où je pouvais lire, écrit en majuscules : « La vie est une farce à mener par tous. »
Puis, il me dit apprécier ce quartier étonnant où le luxe des premières galeries couvertes d’Europe côtoie la misère et l’horreur du quartier où je tiens mon commerce.
C’est vrai qu’elle n’est pas brillante ma rue et que pour les âmes sensibles, elle peut être difficilement supportable ; surtout en ce mois de juillet torride ou des centaines de mouches tournicotent autour des têtes de veau, des langues de bœuf, et des oreilles de porc… Mais, par dieu, je dois dire que tout est frais chez nous et que les produits crus sont tous conservés à l’ombre dans de la glace… Ce qui est vrai aussi c’est que j’en pinçais déjà sérieusement pour ce type que le père de mes gamines ne tarda pas à appeler le « franskilloen » (en français « fransquillon »). 
Mon mari et lui s’étaient rencontrés une nuit où mon « espèce d’époux, père, seigneur et maître »  mort saoul et criant après moi (après avoir descendu avec succès un demi tonneau de bière au « Grand serment royal et de saint Georges des arbalétriers de Bruxelles »), essayait vainement d’ouvrir la porte de notre maison. Vu le tintamarre (comme tous les jeudis), j’ouvris la porte en chemise de nuit. Mon « grand-arbalétrier-de-Saint-Georges-de-mari » avait dû rouler comme chaque semaine, tout seul, de la place Royale à notre commerce en dévalant le Mont des Arts terminant sa course à mes pieds. « Mon amoureux », comme allèrent bientôt dire mes filles, s’empressa de le tirer à l’intérieur. Je refermais alors la porte et il m’embrassa pour la première fois au-dessus de mon mari étendu, dormeur souriant. Mais quand il voulu aller plus loin, sa main glissant sous ma chemise, je lui fis comprendre que le moment n’était pas venu. Pour que les souris dansent, le grand arbalétrier doit être parti. Il rentra chez lui avec des allures de perdant et moi de même en montant l’escalier.
Un jeudi matin où il passait « par hasard » et que je découpais des abats rouges (foies, cœurs, joues, onglets, hampes,…), les mains pleines de sang, il me dit « Ça va ce soir ? » J’ai dû dire oui en me proposant de lui faire à manger. Il accepta. La présence des deux petites dont il s’était fait des amies ne semblait pas le déranger. Moi non plus.
Il avait dû attendre que mon mari s’en aille car dès que celui-ci fut parti rejoindre les copains de Saint-Sébastien, patron des archers, il frappa à la porte… Son copain, qui l’accompagnait, s’éclipsa comme une ombre. Mon amoureux tenait, enveloppé dans un papier journal, quelques fleurs qu’il avait dû chiper dans un parc public. Nous nous sommes embrassés violemment puis j’ai mis les oeillets dans un pot de grès après en avoir coupé les racines.
« Elles sont où les petites ? »
« Chez la voisine avec leurs amies jusque demain… J’ai fait des schoesels aux cèpes et lard fumé ! »
« C’est quoi des chaosels? », dit-il avec sous accent d’Outre-Quiévrain.
Je me suis mise à rigoler puis je lui ai dit que les « choasels » ce sont des couilles et que les meilleures sont celles du bélier. Il n’a pas paru surpris et, d’un air quasi sentencieux, tout en tirant sur sa pipe qu’il venait de rallumer, il énonça : « Donc les chaosels comme tu dis ce sont des « animelles » de l’italien « animella » qui veut dire glande au sens large ; dans ce cas-ci, chez moi, on les appelle « rognons blancs » ou, plus joli… « frivolités de la reine ». J’ai éclaté de rire et je me suis jetée dans ses bras.
Sérieux comme un pape, il me dit alors « Tu sais comment on dit de l’intestin de veau ? » J’ai fait non de la tête et il m’a dit : « De la fraise… et de la moelle épinière ?. Je l’ai regardé en me tordant et il enchaîna : « Une amourette !... »
La messe était dite et nous avons mangé nos testicules aux cèpes accompagnés de patates rissolées à la graisse de bœuf. Tout cela avec des airs sous entendus et du rire plein les yeux. Le vin était bon et vite il nous est monté à la tête.
Combien de fois avons-nous fait l’amour ? Je n’en sais plus rien. Je ne me souviens plus que de sa dernière phrase qu’il m’a dite en souriant :
- « Qu’est-ce que tu préfères chez moi ? Mes tripes, ma langue ou ma tête ? » Et je lui ai répondu : « Ton cœur, mon amour ! »
Je venais de terminer ma phrase quand mes deux filles, poussées par leur père, sont rentrées dans la chambre en se tenant par la main. La plus petite pleurait. Mon mari était ivre mort. Il tenait en main un revolver avec lequel il fit feu vidant son barillet dans tous les sens.
Mon amant fut seulement blessé au poignet mais moi je n'étais déjà plus. Et sans doute je n'avais jamais existé sauf peut-être dans la tête de cet homme aux « semelles de vent ».
Sur le trottoir, sous la pluie, son ami et sa mère s’éclipsèrent dès qu’ils entendirent les coups de feu.

Le 7 juillet 1873 à Bruxelles. Le matin.
« Tu as bien dormi? » « Non, dit Arthur Rimbaud à Paul Verlaine. J’ai rêvé de ta femme ou de ta mère ou je ne sais déjà plus de qui… Demain je pars à Paris… Tu commences à me faire peur. »
Ce soir-là, ne supportant pas qu’Arthur le quitte, Paul plus éméché que jamais, tire deux coups de revolver dans la direction de son ami et le blesse au poignet. Puis, désemparé, se jette à ses pieds lui demandant de l’abattre. Arthur pardonne, se fait soigner à l’hôpital Saint-Jean et tente d’oublier. 
Mais durant la nuit, son sixième sens (celui qui le guidera toute sa vie) l’avertit d’un danger et le lendemain avec les 20 francs que lui a donné Madame Verlaine le matin même, il se dirige vers la gare avec l’intention de rejoindre son « coin de pays » : Charleville-Mézières. 
Avant qu’il ne monte dans le train, Paul, cet enfant gâté, est encore plus énervé que d’habitude. A plusieurs reprises, il essaie d’empêcher Arthur d’y monter. Il garde constamment la main droite dans sa poche où il manipule compulsivement son arme. Sa mère le fait remarquer à Arthur qui, paniqué, le dénonce à la police.
Verlaine sera emprisonné pour homosexualité (Arthur ayant retiré sa plainte pour tentative de meurtre) tandis que Rimbaud sera expulsé de Belgique.
Quand à la patronne de la « Grande triperie », elle fut fort probablement transformée petit à petit en tête de veau et autres délicatesses que l’on nomme fort bourgeoisement « tétine ».