Katja Lange-Müller : Rien qu'ici / Hier allein

Publié par ONLIT Editions le

Oh non, je ne dévoilerai pas le nom de ce sociotope berlinois archaïque s’il en est, et pas seulement pour moi, car dénoncer à ceux qui ne le méritent pas un coin de l’Est aussi inestimable suffirait à le dépouiller de son charme simple et troublant ; celui qui voudra vraiment chercher, le dernier pur-sang de l’exploration sans doute, finira bien par le découvrir, même après ma description codée pour la raison citée.
Cet « établissement » – disons-le ainsi – se situe à l’écart de toute « scène » connue, dans le quartier de Wedding, surnommé Wedding-le-rouge bien qu’il ait toujours plutôt penché vers le couperosé, quoi qu’il en soit un quartier que je recommande à tous ceux qui n’ont pu visiter la partie Est de la ville à l’époque où elle pointait le bout du nez hors des ruines, à l’image de la « zone » telle qu’on se la représentait alors, derrière Wuppertal ou Ludwigshafen. Et oui, amis et ennemis de la nouvelle capitale de l’Allemagne, le Berlin-Ouest d’aujourd’hui ressemble étonnamment au Berlin-Est d’antan, surtout à Wedding.
Donc : le plus bouge de tous les bouges que je connaisse – et j’en connais pas mal –, cette sorte d’arrière-boutique d’interlopes la plus cradoque, la plus croupissante d’Europe sans doute, n’est pas loin de la place Léopold, sur le trottoir de droite de cette large rue, qui (fort heureusement étant donné les circonstances) mène tout droit à la Clinique de Virchow. Seule une enseigne ronde et bleuâtre clignote pour indiquer l’entrée, une fente flanquée de deux drapés de feutre poussiéreux comme on en met sur le dos des canassons, conspirant de manière exemplaire pour masquer au mieux l’étroite vitrine qui n’a plus vu d’eau depuis des décennies.
Glisse-toi donc dans la fente, étranger, tu seras sitôt connaisseur et sous peu ange déchu ! De grosses pattes qui ne connaissent plus le savon t’agripperont par la manche, et de glaciales petites mains aux griffes couvertes d’un vernis plus que défraîchi te pousseront vers l’une des quatre tables rondes calées entre le bar, le four et le jukebox. Tout autour de toi, des yeux ronds comme des billes scintillantes dans le noir te dévisageront, des dents étincelleront à gauche et à droite, et quelques bouches te demanderont en chœur ce que tu veux boire. N’aie crainte, le choix n’est pas énorme. Deux sortes de bières, que l’on nomme ici Engelschen pour Engelhardt et Schulti pour Schultheiss (parce que la seule amabilité encore concevable en ce lieu se limite à un penchant prononcé pour l’usage du diminutif), les marques de Schnaps habituelles, du vin mousseux que l’on fait passer pour du champagne, de l’eau, de la limonade, du café, ainsi que trois boissons composées, que personne n’appelle « cocktails » mais qui pourtant portent toutes un nom : « Gully (Cloaque), Absturz (A Pic), Koks für Arme (Coke du Pauvre) ». Elles contiennent respectivement : coca et vodka, fanta et vodka, sprite et vodka. Si tu y vas en hiver, un barman costaud vêtu d’un jogging rouge métallique jettera rien que pour toi de nouvelles briquettes dans le poêle en faïence, avant de te balancer ta piquette sur la table. Le Jukebox a environ vingt chansons en mémoire, mais la plupart du temps ne joue que « Only you » ou le vieux succès : «  Abschied ist ein scharfes Schwert » (les adieux sont une lame acérée), trois ou quatre fois d’affilée. Tu te trouves dans le boui-boui le plus minimaliste du monde, et ton regard bientôt trouble n’y rencontrera pas le Superflu : pas de cadre ni animal en peluche ou en plâtre, pas de pot de fleurs ni autres abat-jour et tentures. Ici – même toi, tu auras tôt fait de le comprendre – on ne fait que boire, rien que boire, coup sur coup, pour pas cher, sans penser à la fermeture et sans la fermer. On te raconte n’importe quoi, et tu finis toi-même par dégoiser comme dans un rêve. Une blonde d’âge mûr quitte son coin à grand-peine et, avant de retomber dans les griffes de son maquereau, t’apporte une bouteille déjà bien entamée de mousseux « Faber », parce qu’aujourd’hui c’est son anniversaire, et que « ce serait vraiment bête d’en gâcher une bonne comme ça ».
À un moment donné, lorsque la fente flanquée des deux chiffons de feutre est à nouveau derrière toi et que tu titubes dans la semi-obscurité du crépuscule ou de l’aube, ton regard croise par hasard ton reflet dans une des vitrines qui jalonnent ta fausse route et te fait peut-être dire que tu ressembles étrangement à ce pâle adolescent à la barbe timide qui, quelques années plus tôt, posait pour une marque de liqueur aux herbes populaire, un verre bien rempli dans la main droite, avec sous sa photo l’inscription : « Grâce à Jägermeister, c’est la fête même là où ce n’est pas la fête ». Mais pourquoi, pourrais-tu alors te demander, pourquoi est-ce justement là qu’est le meilleur ?
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Cette nouvelle inédite de Katja Lange-Müller a été traduite de l’allemand par Aurore Picavet, sous l’aimable supervision de Françoise Wuilmart.