Nicolas Ancion : Senteurs d'été

Publié par ONLIT Editions le

Le problème, avec les femmes que j’aime en été, c’est qu’elles puent. Une odeur forte, une odeur de cire moisie, de cave humide et de terre qu’on retourne. Peut-être que je les choisis mal, peut-être que je ne sais pas les entretenir, n’empêche, suffit que je m’endorme à leur côté pour que je me réveille au milieu de la nuit, le corps trempé, le front ruisselant, le nez rempli de cette odeur de viande pas fraîche.

En hiver, je n’ai pas les mêmes problèmes, je dors la fenêtre ouverte et la fraîcheur du soir les aère sans effort. Mais en été, c’est pas pareil.

Dès que les nuits s’allongent et que le soleil revient, je descends mon grand lit dans la cave. C’est un Ikea. Me faut une demi-journée pour le démonter, le déplacer, l'assembler. Puis restent des pièces avec lesquelles je ne sais pas quoi faire. Je les glisse dans le tiroir de la table de nuit et je vais me doucher. La cave est sale, la chaleur insoutenable, je suis toujours en nage quand j’ai enfin fini. Je frotte mes aisselles, je me rase au rabot, je regarde dans le miroir, en raclant la buée avec la paume de ma main droite, l'image qui apparaît. Un peu floue, un peu fausse. Elle me ressemble.

J’ai les cheveux qui grisonnent et les dents qui jaunissent. Je suis encore beau. Pour un déchet, j'entends. Pour un type qui dort dans une cave et parle aux femmes dans les bus.

C'est important de s'aimer un petit peu. Sans excès. Un détail. Aimer la forme de ses coudes ou celle de ses paupières. Je n'aime ni l'une ni l'autre, ce n'est qu'un bête exemple, il est mal choisi, peu importe. La confiance en soi et la démarche assurée, ce sont des atouts qui rapportent.

Moi, je suis un type de cette trempe-là, qui pousse la porte d’entrée et marche droit jusqu’au bar, sans se retourner. Pas dans le bus, mais dans les cafés.

Il faut imaginer aussi ma vieille veste en cuir noir et mes bottes à talons, qui claquent sur le sol. Je sais qu’elles me regardent, je n’ai pas besoin de les voir, je le sais, je le sens, elles sont déjà conquises, les puantes, les décolorées, les solitaires, celles qui, comme moi, n’ont rien de mieux à faire que de chercher quelqu’un pour ne pas être tristes, pour ne pas être saoules, slalomant en solo, seules au salon, sales ou salies. Celles qui cherchent un homme un peu moins flétris qu'elles.

Elles ne demandent pas grand chose. Une présence, quelques mots, une voix, elles me le disent souvent, j’ai une belle voix. Et, pour une femme, une belle voix d’homme c’est celle qu’on n’entend pas, c'est une voix qui écoute et qui laisse parler, qui laisse filer le temps sous les tables, avec des regards posés qui disent je t’écoute, qui disent je te comprends, qui disent je te désire parce que tu es fragile, parce que tu es unique.

J’ai des yeux qui disent ça. Et qui disent tout le reste. Qui disent aussi que je n'ai pas vraiment le choix, que je prends ce qui vient. Des yeux de vieux marin, de batelier, de type qui a largué les amarres ou qui s’est fait larguer tant de fois qu’il n’a plus trop d’attaches, des yeux de grand large et de fonds vaseux, des yeux qui vont et qui viennent comme le fleuve, le long des quais avec son clapotis quand s’enfile une péniche.

Le fleuve, il pue aussi, l’été. Mais je ne l’entraîne pas dans mon lit. Je ne l’étrangle pas avec mes lourdes mains de type qui a trop cogné, je ne l’étouffe pas avec un sachet du supermarché, le fleuve. Je m’assieds sur le quai et je l’écoute flicfloquer.

Le reste, je le réserve aux femmes. A celle que je ramasse sur les banquettes de café, quand la nuit se fait vieille, quand le temps et la bière ont coulé tout au fond des gosiers, quand rien ne semble plus frais et qu’il faut s’échapper. On zigzague enlacés, je prolonge le silence, j’entends les mots qui raclent, les mots qui roulent, fatigués, on passe près des taxis, je n’ai pas de quoi payer, alors on marche encore, on s'arrête parfois sur un seuil de pierre bleue, elle vient blottir sa tête sur mon épaule tiède, je joue dans ses cheveux, avec mes gros doigts sales qui ont trop gratté mon nez, trop roulé de tabac, trop serré de verres vides. Je suis un type comme ça, avec une épaule accueillante et du temps devant lui.

Le ciel se fait moins noir, presque un peu bleu déjà, le vent traîne derrière lui une poussière de ville, sèche et grisâtre, comme les ailes des pigeons, comme les marches de pierre, on y voit rouler des papiers froissés, des bouts de cigarettes, des mots qu’on a lâchés, comme ça, sans trop savoir, des mots doux qui s’échappent comme si on y croyait, des je t’aime, tu es belle, des j’ai envie de toi auxquels on ne pense pas, parce qu’il y a cette odeur qui ne me quitte pas, cette odeur de cadavre et de poubelle d’été, une odeur dans les poils et l'entrée des oreilles, un odeur de chair qui s’apprête à faner, il faut qu’on se dépêche, je la hisse, je la tire, je l’aide à rigoler. Ça marche toujours plus vite, une femme qui a ri, qui rigole, qui sourit, ça s’en va droit au but, ça grimpe toutes les marches, ça remonte les rues sans plus s’arrêter puis ça fonce sur la poignée, ça s’acharne, ça trépigne, c’est le manque qui fait ça, j’imagine, à force d’attendre, c’est le corps qui s’éveille, le sang qui crie famine, elle veut en finir vite, redescendre en courant, courir chercher son shoot, il n’y a que ça qu’elle veut, le vent, la nuit, la rue, elle ne voit rien du tout, pas plus que toutes les autres, c’est l’été, elle s’en fout, elle ne compte que les heures entre un trou et un autre, l’aiguille au creux du bras, ou ailleurs, je ne cherche pas à savoir, moi, je prends ce qu'elles me donnent, juste leur corps et rien d'autre, je ne me pique pas, je ne sais pas ce que c’est, je ne sais pas ce qu’on sent, si le vent vient dedans, qui souffle sous la peau, si le feu est autour, plus chaud que le soleil, ou les nuages doux, n’en sais rien et m’en tape, je tourne la poignée, j’ouvre la porte, le couloir est si frais, je lui montre la cave, elle hésite, elle regarde, se méfie, se retourne, se dit là ou ailleurs, ce sera vite passé, c’est vrai que ça passe vite, au fond, pas même une demi-heure entre le moment où je la pousse du haut des marches et que sa tête encastre au bas des escaliers, je la tire, je la traîne, la remonte sur le lit, elle n’est plus si pressée, elle a le regard creux, les mots ne sortent plus, juste un filet de sang, un goût de viande crue, je l’étends en silence, la déshabille et remonte le drap blanc tout froissé sur ses jambes mi-nues, je la regarde un peu, pas longtemps, juste le temps qu’il faut pour que j’en aie envie, puis je cogne à grands coups, ou j’étrangle ou j’étouffe, ça dépend de l’humeur, en hiver je cisaille, parfois, mais en été pas trop, l’odeur monte trop vite, je m’allonge épuisé, le sommeil vient de suite, comme un chien affamé qui entend ses croquettes.

Je dors.

Du sommeil du juste. Un sommeil apaisé. Paresseux.

C’est à ce moment là  que je l’aime le plus, je crois. Quand elle se tait, quand je me colle contre elle et qu’elle ne dit plus rien. Je la sens qui tiédit pendant que je m’endors. C’est si doux, c’est si bon. J’aimerais tant que ça dure.

Mais ça ne dure jamais, en été, dès que j’aime une femme, l’odeur revient à flots. Le réveil m'électrise, j’ai le corps tout tremblant. Ça pourrit et ça flaire, un corps de femme que j’aime. Je voudrais ne plus en être, de ces types de la nuit, qui ne savent lever que des femmes pareilles. Des qui n’ont peur de rien, des qui ne s’aiment plus et qui se fuient sans cesse. Je suis un type comme elle. Je crois qu’elles me comprennent, toutes ces filles de l’été qui finissent dans la cave. Toujours la même odeur, toujours la même patience, pour m’en débarrasser, parce que pendant l’été, elles ne viennent qu’une fois sur la semaine, les poubelles jaunes.

J’ai à peine le temps de m’habituer à l’odeur et à ce corps tout froid dans le grand lit d’été.

Elles sont déjà parties.

Elles s’enfuient comme l'eau du fleuve. Elles ne font que passer.