Pierre-Brice Lebrun : Le Chef au chapeau

Publié par ONLIT Editions le

Le Chef au chapeau est fier de sa région. Il est fier d’habiter la ville dans laquelle il a ouvert son restaurant. Il est fier aussi de la spécialité de la ville dans laquelle il porte son chapeau : il parle d’une rencontre avec un terroir. Il faut dire que le Chef au chapeau a ouvert son restaurant dans une ville dotée par hasard d’une spécialité qui fait la réputation de la ville et de la région. Le Chef au chapeau a ouvert son restaurant dans cette ville, mais il n’a pas tout de suite pensé à cuisiner cette spécialité : à l’époque, il ne portait pas de chapeau.

Le Chef au chapeau raconte fièrement que personne ne venait manger chez lui. Il était ravi : il ne cherchait pas le succès, comme un Chef normal qui ouvre un restaurant dans une ville dotée d’une spécialité. Il cherchait la sérénité, après des années de dur apprentissage chez des Chefs étoilés que, par modestie, il ne cite jamais. La cuisine n’est pas son métier, juste sa manière de s’exprimer. Il aurait pu être poète. Ou écrivain. Il fait d’ailleurs de sa fille de fort jolies photos. Le Chef au chapeau cherchait à se faire plaisir : s’il avait voulu faire du chiffre, il aurait fait du chiffre. On le croit sur parole : un Chef avec un chapeau doit être capable de faire du chiffre s’il a envie de faire du chiffre. Pourquoi sinon porterait-il un chapeau ?

Un jour, le Chef au chapeau s’est dit qu’il allait servir dans son restaurant la spécialité qui fait la réputation de la ville dans laquelle il ne portait pas encore son chapeau. Quelle bonne idée il a eu ! Il parle d’une rencontre avec le produit, avec la spécialité qui est d’ici comme les rillettes sont du Mans l’andouillette de Troyes et le Brie de Meaux. On en trouve ailleurs, c’est vrai, mais en moins bon : la spécialité est plus réputée ici qu’ailleurs parce qu’ici elle est meilleure qu’ailleurs. Le Chef au chapeau milite pour qu’elle soit reconnue, conscient que son chapeau ne peut pas faire tout le boulot.

Napoléon a beaucoup apprécié cette spécialité lorsqu’il est passé par ici (il a même ce jour-là dormi à l’Hôtel de la Poste), un Pape l’a adorée, des embarcations traditionnelles l’ont transportée et c’est pour elle que le chemin de fer a été édifié : les spécialités d’ailleurs ne peuvent pas lutter. Louis XIII s’en est même fait livrer des caisses entières à Versailles un siècle avant que Versailles ne soit construit, ce qui prouve combien ce Roi magnifique était visionnaire. Les écrivains et les poètes l’ont célébrée. Surtout les écrivains et les poètes locaux (dont certains portent un chapeau) : spécialité maraîchère, potagère, charcutière ou fromagère, tu plais à ma mère, tu plais à mon père, à mes frères et à mes sœurs, tu fais notre bonheur !

Le Chef au chapeau cuisine de mille manières la spécialité. Il la poêle et s’en félicite : c’est une spécialité poêlée. On s’extasie : personne avant lui n’avait songé à la poêler ! Il la laisse légèrement caraméliser : caraméliser ? quelle créativité ! Il la rôtit et s’en réjouit : c’est une spécialité rôtie. On s’enthousiasme : personne avant lui n’avait songé à la rôtir ! Il la recouvre de sauce pour la servir recouverte de sauce ? cela ne cesse d’épater ses clients. En sauce ? Il fallait oser ! Il devient vite, de la spécialité, le meilleur des Ambassadeurs. On l’invite à Paris. Il fait découvrir aux visiteurs du Salon de l’Agriculture la spécialité grillée. Grillée ? On se pâme : personne avant lui n’avait songé à la griller ! Il a inventé la spécialité grillée ! On convie des journalistes à visiter la ville où le Chef au chapeau a ouvert son restaurant : il leur fait déguster la spécialité coupée en dés. Les journalistes s’enflamment : le Chef au chapeau a inventé la spécialité coupée en dés ! il la sert en salade ! il paraît même qu’il peut la farcir ! la farcir ? Oui : le Chef au chapeau cuisine de mille manières la spécialité d’ici. Il sait même la farcir : il s’en sait gré, mais jamais ne se vante. Le Chef au chapeau est modeste. Il tient ça de son chapeau.

Le Chef au chapeau a eu l’idée d’un alcool à base de la spécialité. Il fabrique et vend un coulis, un confit et une confiture qui porte le nom d’un des évènements qui a marqué l’histoire forcément mouvementée de la ville où il est installé : l’Escalade, l’Aubade ou la Dérobade allez savoir …

Le Chef au chapeau a écrit un livre qui célèbre la spécialité dont il est devenu le meilleur Ambassadeur : il ne voulait pas mais ses clients ont insisté alors il a fini par se laisser convaincre. Il raconte que Napoléon l’a beaucoup appréciée quand il est passé par ici, qu’un Pape l’a adorée, que des embarcations traditionnelles l’ont transportée et que c’est pour elle que le chemin de fer a été édifié. On s’impressionne : il en sait des choses, le Chef au chapeau !

Le Chef au chapeau donne dans son livre quelques recettes originales : il a créé pour l’occasion la spécialité posée nue sur une assiette en entrée. La spécialité d’ici nature dans toute sa splendeur comme la mangeaient nos grands-parents ! Les clients sont aux anges : en voilà un Chef authentique qui respecte le produit ! il le sublime tout simplement en évitant l’esbroufe et le parisianisme …

Le Chef au chapeau porte un chapeau pour prouver à quel point il est original et authentique. C’est son uniforme de Chef original et authentique : sans chapeau, il serait un Chef parmi les Chefs, avec son chapeau il entre directement dans la catégorie des Chefs originaux et authentiques.

Un Chef avec un chapeau ! a-t-on déjà vu ça ?

Ce Chef est un original authentique ou un authentique original : qu’est-ce qu’on doit bien manger chez lui ! C’est cher ? Oui. Mais il porte un chapeau. Sur la vitrine de son restaurant, il est écrit que c’est un restaurant gastronomique : c’est pour ça que c’est cher. C’est gastronomique. Mais rassurez-vous : le Chef au chapeau est un original authentique qui ne se prend pas au sérieux. C’est cher, mais pas plus guindé qu’une brasserie. Le service est limite à chier : c’est ce qui fait son charme.

Le Chef au chapeau est un Chef original et authentique qui se fiche des convenances : son talent lui permet de les dépasser. Il se fiche aussi des étoiles et des macarons : qu’en ferait-il ? Il ne mange plus de ce pain-là. Grâce à son chapeau : il n’a plus rien à prouver. Le Chef au chapeau n’est pas tout seul. Ils sont nombreux, les Chefs au chapeau, et tous ne portent pas de chapeau : certains portent un foulard, une queue de cheval, un béret ou des lunettes rose fluo. Nés dans la vallée, ils cuisinent les herbes de leurs montagnes natales qu’en quatre-quatre, ils vont cueillir sous l’œil des journalistes épatés par tant de simplicité : le Chef au chapeau cueille lui-même ses herbes ! Ils mitonnent dans leur cuisine authentique en céramique des petits plats qui rappellent à l’invité de l’émission les petits plats de son enfance : comme certains invités portent aussi un chapeau, ils jouent le jeu. La prod les a briffé, ils s’extasient pour ne pas cracher dans le chapeau.

Le Chef au chapeau passe parfois à la télé, comme les autres Chefs au chapeau : c’est bien la preuve que c’est un Grand Chef. Il le fait à la bonne franquette : c’est bien la preuve qu’il n’a plus rien à prouver. Il casse la croûte avec son ami à lunettes : c’est bien la preuve que la spécialité peut se tartiner. Il est fier, son ami à lunettes, d’être l’ami du Chef au chapeau, de tous les autres Chefs au chapeau : ils lui disent tu parce qu’il n’est plus n’importe qui ! Il s’extasie sur la spécialité que le Chef au chapeau vient de faire bouillir (bouillie ! il fallait y penser !). Il aurait voulu être comédien, l’ami à lunettes, ou écrivain, mais la comédie n’a pas voulu de lui, pas plus que la littérature : avant de devenir marchand de chapeaux, il a failli être journaliste.