Patrick Delperdange : À peu près la seule chose qui me manque

Publié par ONLIT Editions le

On sonne chez moi en pleine nuit. J’espère que ça va s’arrêter, mais on insiste. Je finis par aller ouvrir, c’est Claudia. Elle entre en trombes dans l’appartement, elle a un grand sourire et elle ne voit même pas ma tête toute chiffonnée d’avoir été réveillé en sursaut à deux heures de matin.
« J’ai trouvé ce qu’il te manquait », dit-elle en montrant le sac plastique qu’elle tient en main.C’est une obsession chez Claudia depuis qu’on se connaît, enfin, une de ses obsessions. « Il te manque quelque chose », a-t-elle déclaré. Ça devait être la deuxième ou la troisième fois qu’on couchait ensemble. « Il te manque quelque chose. Mais quoi ? » Depuis lors, cette question n’a cessé de la turlupiner, et elle est revenue dessus à chacune de nos rencontres ou à peu près. Cette fois-ci, à en juger à son air réjoui, on dirait bien qu’elle a trouvé.
« C’est quoi ? » je lui demande, en essayant de ne pas avoir l’air trop impatient de découvrir enfin ce qui me manque, aux yeux de Claudia s’entend.
Au lieu de me répondre, elle sort de son sac plastique une boîte en carton, manifestement une boîte à chaussures. Il y a encore la marque sur le côté, ainsi que l’étiquette avec la pointure, genre 35, beaucoup trop petit pour moi.
« Attends, elle me dit, ne t’énerve pas. Je l’ai mis là-dedans parce que je ne savais pas comment le transporter. »
Elle pose le carton sur le sol, dans l’entrée juste devant la porte de l’appartement. Je me penche pour observer alors qu’elle soulève le couvercle. Au fond de la boîte, sur une couche d’ouate, il y a une sorte de boule qui luit faiblement, de la taille d’une balle de tennis. Je cligne des yeux. On dirait bien que cette boule est faite d’une matière molle et opaque, traversée de minuscules éclats lumineux de couleur bleue.
Je regarde Claudia un instant. Elle s’est accroupie elle aussi et sa jupe remonte sur ses cuisses.
« Qu’est-ce que c’est ? je demande. Un jeu ?
– Mais non. C’est ce qui te manque.
– Ah. »
J’observe à nouveau la boule. Les étincelles bleues s’enroulent sur elles-mêmes, très lentement, s’approchent de la surface puis replongent vers le milieu, comme animées d’une vie paresseuse. Je tends la main pour m’en emparer, mais Claudia me retient.
« C’est fragile, dit-elle. Fais-y bien attention.
– Tu es sûre que c’est ça qui me manquait ?
– Certaine », dit Claudia.
Après ça, je souris, et elle sourit aussi, et on se redresse quasiment au même moment, je la prends contre moi et je passe la main sur ses fesses, je soulève sa jupe qui ne demande que ça, et j’oublie complètement la boîte à chaussures et son contenu pour un bon moment.
Quand on a fini, je repense à la boîte et je vais y jeter un nouveau coup d’œil. La boule s’y trouve toujours, sur son nid d’ouate mais on dirait bien qu’elle a grossi. Aucune balle de tennis ne fait cette taille.
Claudia est en train de se rhabiller. Elle s’approche de moi pour m’embrasser, puis elle sort, en disant : « A demain. » en s’adressant à la boule lovée dans sa boîte.
Je ne songe plus à ça pendant la journée, parce que je dois régler un millier de problèmes avec des clients qui se sont apparemment ligués pour débarquer ensemble au magasin où je travaille. Quand je rentre chez moi le soir, je trouve la boîte à l’endroit où je l’ai laissée. Cette fois, cela ne fait plus aucun doute, cette boule grossit. Elle n’a presque plus assez de place dans le carton à chaussures, et de nouvelles taches de couleur sont apparues à l’intérieur. Je pose un doigt à la surface, et je sens une matière caoutchouteuse et rêche à la fois.
Claudia ne donne pas signe de vie ce jour-là, mais ça n’a rien d’étrange, elle a l’habitude de disparaître sans me prévenir, parfois plus d’une semaine. Je n’ai jamais posé de questions, mais il m’est arrivé de la croiser en ville, accrochée au bras d’un type que je connais vaguement, le genre de gars à s’épiler la poitrine et à manger des légumes verts.
Je m’éveille cette nuit-là et j’aperçois une lueur qui provient de l’entrée de l’appartement. La boule a maintenant la taille d’un ballon de foot, elle écrase le carton à chaussures et elle menace de rouler sur le parquet. En la fixant de manière très attentive, j’ai l’impression d’identifier certaines des taches lumineuses qui circulent en son sein. Je vois une tête de Mickey, avec ses deux grandes oreilles, une ancre de navire, un entonnoir. Je vois le visage de quelqu’un que je ne connais pas.
Je ne parviens pas à me rendormir. Je travaille à moitié assommé et, quand je rentre le soir, je dois pousser la porte pour l’ouvrir. La boule occupe la moitié du couloir.
Je la dépasse en prenant garde à ne pas la toucher, et je vais chercher une brosse dans le placard. De l’extrémité du manche, je pousse la boule dans le couloir d’un coup sec.
Elle atteint l’escalier, dévale les marches et disparaît, avec un bruit d’évier qui se vide.
Le téléphone se met à sonner. J’hésite un moment, puis je décroche.
« Alors ? demande la voix réjouie de Claudia au bout du fil.
– Bien essayé », dis-je.
Et je raccroche.