Alain Bertrand : Une paire de skis

Publié par ONLIT Editions le

A  sa mémé,

Les skis vont par paires, comme les yeux, les bras, les oreilles, les mains, les jambes, les reins, les couples et les lacets qui vont avec les bottines. Cette parité n’exclut pas la présence d’un tiers, surtout dans un couple, à fortiori s’il prend des leçons de ski alpin. Le tiers peut être moniteur de skis, conseiller conjugal ou Prince de Galles, ce qui revient au même, puisque l’essentiel est de garder sa dignité tout en évitant de glisser sur la mauvaise pente.

D’aucuns piétinent au moment de s’élancer et se contentent de glacer la neige. D’autres dessinent une courbe plus ou mois précise, plus ou moins slalomée, plus ou moins zigzagante selon leurs propres dispositions et celles de la neige. Cette courbe s’augmente d’une parallèle en cas de succès, laquelle croise la première en cas de chute. C’est une ellipse dans la vie du couple, parfois une éclipse ou, au contraire,  la chance de se jeter dans les bras l’un de l’autre.

Certes, le choc est rude, surtout si la femme entre en collision avec un inconnu – je veux dire : avec quelqu’un qui n’est pas son époux.

Car l’inconnu a le profil énigmatique, ce qui n’est pas le cas d’un homme dont on lave les chaussettes tous les samedis. En outre, le démêlement des skis exige une telle patience qu’on n’ose à peine en imaginer la partie conjugale. Déjà que monsieur bricole à la cave quand madame range le grenier… Alors que l’inconnu au teint d’orange pressée se confond en excuses toute britanniques en déchaussant une latte à lui, puis une latte à elle, puis une latte du garde du corps qui suivait sa Majesté.

Ni vous sans mon bâton, ni moi sans le vôtre, on connaît la chanson au goût de chocolat suisse.

La neige scintille, le regard luit, le pompon rougit à la crête du bonnet.

Un jour, mon Prince viendra, murmure la dame, une pensée pour son gâteau de mariage tandis que l’héritier de la Couronne salue la foule tout en se laissant fessièrement attirer par les sommets du dôme Chantilly.