Jean-Pierre L. Collignon : Le bruit des tramways

Publié par ONLIT Editions le

Je sais, c'est bête, c'est deux fois rien du tout. Mais je vais tout de même vous le dire. L'autre après-midi, pris d'une subite impulsion, je me suis mis en devoir d'enfin nettoyer mon petit frigo, de la taille, presque, de ceux que l'on trouve dans les chambres des bons hôtels chics, de ceux que je ne fréquente généralement pas. Et ne voyez là aucune perfide allusion à je ne sais quelle récente affaire. Petit frigo, disais-je, où s'accumulaient bêtement des yaourts périmés, des bouts de fromage à poils verts, des bocaux à l'allure très louche et autres résidus de ma légendaire et tenace propension à remettre au lendemain toute forme d'urgence en matière de salubrité domestique.

Et puis, usant de l'éponge qui gratte d'un côté et pas de l'autre, du petit torchon miracle en fibre de je ne sais plus quoi, j'ai imaginé qu'une caméra suivait mes gestes, mes menus déplacements, enfin, cette activité qui est commune à des millions de gentilles ménagères à travers le monde. Cette partie du monde qui est la nôtre, en tout cas, où l'on jouit de ce confort si moderne et paraît-il, si indispensable. Le nettoyage terminé, j'ai rangé ce qui restait de comestible dans le meuble électrique tout frais, tout propre, à savoir : cinq pots de yaourt bio. Un bout de tranche de fromage. Un tube de lait concentré-sucré. Un bocal de confit d'oignons. Un autre de confiture à la bière, cadeau de l'amie Denise. Un œuf; et puis c'est tout. Mince, me dis-je, voilà bien un frigo de pauvre ! Pas la trace d'un steak bien rouge du sang de nos sillons, pas de caviar, pas de champagne ni de bières de nos belles provinces, ni foie gras ni pied de porc en gelée. Le désert de Gobi pour pas un rond.

Revenons-en à la caméra qui, pendant le temps que je détaillais le contenu de la glacière, a bien évidemment continué de tourner. Pour enregistrer, pour les temps futurs, ces moments de peu d'importance, cet épisode dérisoire de ce qui fait mon quotidien. Ces images pourraient fort bien servir, ce me semble, à l'élévation morale et spirituelle de mes contemporains, toutes classes sociales confondues, en ce sens que, peut être, ils pourraient y voir qu'il n'est pas indispensable de se donner des airs, de faire de l'esbroufe, ou de beugler après le sacro-saint pouvoir d'achat pour prétendre au bonheur d'exister en ce très bas monde. Être – relativement – pauvre n'est pas une tare, ni une malédiction. Ce peut être même, une chance, ou une occasion. De se souvenir de ce qu'il y a un peu plus cinquante ans, nous vivions, enfants, dans ce dénuement qui allait de soi. Il y avait des pommes sur les claies tout l'hiver; l'épicerie du coin pourvoyait à nos besoins de tous les jours, la grand-mère faisait le yaourt pour toute la famille, on portait les mêmes vêtements toute la semaine et, le dimanche, on se faisait un peu plus beau, après le bain du samedi, dans la grande bassine où les enfants se succédaient sans barguigner.

Dans le quartier où nous vivions, il y avait une seule automobile, une Simca; et une moto fabriquée dans la région de Verviers, si mes souvenirs sont bons, une Saroléa, que conduisait un type qui ressemblait à l'homme à la moto de Piaf. Les soirs d'été, les parents sortaient les chaises, les gosses jouaient dans la rue et, au soir tombant, passait ce type, à bicyclette, qui allumait les réverbères de la rue et de la place toute proche. Nous avions peu et ce peu était éclairé par des joies toutes simples. Le glacier italien, le dimanche après-midi, avec cette charrette à pédales, décorée de motifs désuets et la trompe dans laquelle il soufflait pour annoncer sa présence, les parents qui ouvraient leur porte-monnaie, les mioches impatients des délices à venir.

Le lundi, la vie reprenait son cours; papa partait pour l'usine sur son vélo-solex, nous reprenions le chemin de l'école communale où nous allions à pied, la besace métallique remplie de tartines à la confiture, un morceau de chocolat pour le dix-heure, la mallette de cuir au dos; nous avions le cœur léger, il y avait de belles odeurs qui venaient des arbres alentours, on entendait, dans le lointain, le bruit des tramways bringuebalant qui emmenaient les vendeuses des grands magasins de la ville, les employés et les ouvriers de l'usine de pneus des bords de la dérivation. Et c'est avec un plaisir toujours renouvelé que je me prépare, chaque soir, cette soupe, ces petits repas sans prétention qui ne me coûtent quasiment rien. La fenêtre est ouverte sur ma rue, la fraîcheur de la nuit gagne la pièce où j'écris, je frissonne un peu. Me vient cette pensée que la folie a gagné le monde, depuis ce temps là. Et qu'il est devenu un gigantesque asile d'aliénés, qui vont et viennent. Et se perdent de plus en plus. Moi, depuis longtemps, je me suis trouvé. Et un grand sourire s'en va vers vous, qui me ressemblez...