Justine Lalot :

Publié par ONLIT Editions le

Si j’avais décidé de sortir ce soir-là, et non la veille ou l’avant-veille ou l’avant… Je vous vois venir : vous allez vous plaindre parce que je me répète et me seriner que vous avez compris. Pourtant je m’en tape de ce que vous pensez ! Mon plaisir, c’est d’emmerder les gens. Et je ne perds jamais une occasion de m’entraîner. Tiens, comme maintenant par exemple, même si ce n’est pas vraiment le sujet de cette histoire.

Bref. Si j’avais décidé de sortir ce soir-là, ce n’est pas tellement parce que la TV avait diffusé un avis peu tacite de dissolution du pays. Oh, n’allez pas tout mal comprendre ! Entendons-nous bien : je n’avais aucune envie de manifester pour défendre ma patrie. La masse, la volonté populaire, l’avis mal pensant généralisé, j’exècre tout ça. Moi, ce qui m’anime, c’est la lutte finale, la vraie, celle qui défendra enfin mon intérêt individuel.

Dans le cas présent, mon intérêt consistait en cette action simple, mais ô combien capitale : échanger un bon en grande surface et bénéficier de la sorte d’un pack de bières gratuit. Le genre de petit bonheur qui vous arrive deux fois dans la vie et que vous ne pouvez surtout pas laisser passer. Surtout quand je vois le temps et l’énergie que j’avais dépensés pour gagner ce ticket code-barré… Dix jours d’acharnement sur ma souris pour défier des minables qui voulaient s’en prendre à ma récolte de bouteilles virtuelles. C’était passé tout près : à deux minutes du terme du concours, Chopeman avait presque décrypté mon mot de passe. J’avais pu sauver mon bac-cadeau in extremis en utilisant mon joker Superhoublon… Un coup de bol que je comptais bien mettre à profit. D'autant plus que si le pays sombrait, je perdais tous mes droits, y compris celui d'échanger ce bon « dans n’importe quel magasin situé en Belgique », comme il était stipulé en tout petit sous le code-barres.

Lorsque je sortis de mon quatre pièces, il était vingt et une heures. J'avais décidé d'aller échanger mon bon chez l'Arabe du coin – enfin visiblement, soit le coin était grand, soit les Arabes s'y étaient massivement installés. Holà ! : n’allez pas vous fourvoyer sur mes opinions politiques. Contrairement aux apparences, j'abhorre aussi les racistes. Ne serait-ce que parce qu'ils sont d'accord entre eux et défendent tous les mêmes opinions. Moi je suis un libre-penseur. Comito tergo sum... ou un truc ainsi. J'ai jamais appris le grec. Trop moutons à mon goût ces élèves boutonneux aux petits pulls en v d’où ne dépasse que le col de leurs chemises repassées par maman. Comment ? Vous râlez ? Vous avez raison : je m'égare encore. Une des grandes dérives du Cotigo merdo sum...

Revenons à mon histoire. Quelques minutes plus tard, j'arrive chez Choukrane fort content de mon idée robinesque sylvestre. Pourquoi étais-je si satisfait, vous demandez-vous ? Parce que ce magasin, c'est un night and day : il profite de ses horaires avantageux pour tripler ses prix. Comme là j'allais le taxer de plusieurs euros, j'avais vachement bon !

Passé le sas de contrôle, je guigne les bacs de pils entassés à gauche. Je brandis mon arnaque à code-barre, j'attrape un bac luisant et je me range dans la file de la caisse, triomphant. Choukrane me jette un regard surpris, puis bienveillant. Le con, il croit sans doute que je me suis enfin décidé à lui acheter plus que des denrées de dépannage... J'ai hâte de voir son air changer quand je lui tendrai mon bon. Je jubile : il y a une justice dans ce bas monde.

A la caisse devant moi, il y a un autre type. Il a pris un paquet de clopes, des quiquines de poupousses et un bac de Jupiler blondes. Comme moi. Sauf que lui c'est certain qu'il n'a pas de bon. Il me ferait presque pitié de se faire saler de la sorte par Choukrane…

En effet, le type n'avait pas de bon. Mais il avait mieux. Quand Choukrane lui demanda 25,60 euros, il sortit son flingue. Un vrai, hein, comme dans les films. Pas un vulgaire fusil à billes. Comme je protestais, il me hurla – en flamand - de fermer ma gueule et de m'allonger par terre. Je ne sais toujours pas me l'expliquer, mais j'ai compris ce qu'il voulait. Il faut dire que son arme pointée sur mon front m'y aida beaucoup. Soudain, le libre-penseur que j'incarne a pensé que la vraie liberté, c'était d'obéir. De ne pas jouer les héros modernes, comme tout le monde. Je me suis donc couché et j'ai fermé ma gueule. Pendant que je me prêtais à cet exercice intellectuel d'un genre nouveau, le type fracassait Choukrane contre son étalage. J'ai alors librement pensé à ne pas m'en mêler. Cette intervention aurait en effet contrecarré mon projet intellectuel de stoïcisme face au drame.

Finalement, le type a été rejoint par un complice qui l'attendait dehors et ils se sont enfuis avec la caisse et le sang de Choukrane sur leurs poings. Heureusement, signe de leur grande bonté, ils m'avaient laissé mon bon, après avoir vérifié à grands coups de poings amicaux que je n'avais effectivement pas de portefeuille.

Après qu'ils sont partis, j'ai appelé les flics pour Choukrane, parce qu'ils l'avaient quand même mis dans un sale état. Au bout du fil, une bonne femme m'a quasiment engueulé en serinant « Comme si on n'a pas déjà assez de boulot comme ça ce soir ! ». Pétasse, j'ai pensé. Puis seulement je les ai vus. Plusieurs d'entre eux se tapaient dessus à proximité du palais royal. Entre deux coups, ils hurlaient en français et en flamand « Chiens de flamingants, ne nous volez pas notre pays ! », « On ne veut pas de cette Belgique-là ! ». A l'écart des combats, un journaliste bien peigné commentait : « Ces images le prouvent, le peuple uni ne veut pas de la scission et il n'a plus peur d'utiliser les grands moyens pour le dire. La révolte est en marche ! ».

Tu parles, des moutons, vlà ce qu'ils sont ! Rien d'autre que des moutons, j'ai pensé. Mais comme je regagnais mes pénates, un type m'a accosté : « Viens te battre avec nous, mon frère ». Il sentait la bière. Cette bière que je n'avais pas eue et dont le souvenir me remonta aussi sec aux tempes. Je lui répondis en lui crachant au visage que j'étais pas son frère et que j'en avais rien à foutre de son combat à la con. En guise de réplique, il me retourna une beigne. Et pas une beigne de kermesse : je suis resté étendu de longues minutes, la gueule ensanglantée. Puis j'ai compris.

Compris quoi ? Eh bien ce jour-là, j'ai pris une grande décision : Codito mergo sum, mon œil, oui ! Moi aussi je suis devenu un mouton. Et je bêle dès qu'on m'en donne l'occasion.