Damien Spleeters : Est-il seulement né l'homme.

Publié par ONLIT Editions le

Il n’est pas encore né l’homme.

Il n’est pas encore né l’homme qui marche seul. La femme à la malaria. Celui surpris par la pluie encore, qui s’abrite sous un arbre avec les vaches. Celui à la pluie redoublée, caché dans un tuyau qui regarde. Celui qui revient. L’homme qui marche pieds nus dans la boue, celui qui se lave les pieds à la fontaine. Est-il seulement né l’homme.

Bible de néon. Tout roule. Tout roule. Se recueillir car on arrive. On marche dans la foule et le trafic, on trouve un hôtel correct et on s’arrête pour la nuit. Ici nous sommes des témoins hallucinés, partout de passage, de retour pour témoigner. Est-il seulement né l’homme.

Il n'est pas encore né celui dans le bus qui descend vers l’Ouest, vers la plaine à quatre-vingt kilomètres à l’heure sans freiner pour prendre les virages. Cet homme qui jubile comme un gosse en se tenant aux barreaux de la fenêtre. Vierge Marie, Sacré Cœur de Jésus bordé de néons, chapelet au pare-brise. Montagnes russes en Eden. À Hampi on nous a dit que croire c’est prendre un risque. Ici c’est prendre le bus qui est risqué. Mais est-il seulement né l’homme au bord des précipices. L’homme sur la corde. Plantations de thé couvrant toutes les collines, taillées au coupe-ongles par un jardinier français géant. Il n’est pas encore né celui qui griffonne précipitamment sur les cartes de visite des hôtels. Et dire qu’on devrait être capable de chanter par cœur une épopée de plus de vingt-quatre heures. Où est Homère et le sens de la mémoire. Le sens et la fin. Elles ne sont pas encore nées les pythies, pas encore nés les oracles, pas encore né Delphes. Immigrant Song dans la tête, lumières et ombres de Maurice Maeterlinck. Où sont-ils les aveugles. Je pense aux noms carrés, les noms derniers. Il n’est pas encore né le juge des juges. Je pense aux noms premiers, originels, qui contiennent tout en puissance, la multitude, les dieux et les poèmes. Elles ne sont pas encore nées les révolutions corrompues, après nous notre beau langage. Pas encore nés André Breton et la pierre philosophale. Pas encore nés les alchimistes et le vide. Caoutchouc. Les clochards de la route, les boiteux de lumière, les saints. Kerala. Où est la pataphysique et la bicyclette de Jarry. Pas encore nés la gorge et l’œil du père de mon père. Pas encore née la réévolution poétique, la librairie nomade comme le Chariot du Tarot. Pas encore là le fiEstival et mon autodafé, la messe panique. Sofie me dit qu’elle aimerait que la mort soit comme un bus, comme ce bus qui descend de plus en plus vite jusqu’à toucher l’extase doucement. Je pense au troisième pas. Je pense au quatrième pas. Une dernière fois vers le Sud. Le vent feuillète un livre d’électricité sur un banc. Il n’est pas encore né celui au sable d’Orient dans les poches. Celui à la foule. Celui aux trains bondés. Celui à la foule par les fenêtres des trains. Celui à la foule perchée sur les porte-bagages des trains. Il n’est pas encore né cet homme qui parle quand il pleut comme vache qui pisse. Celui aux six langues, celui du Kerala. Ils ne sont pas encore là tous ces regards lourds sur Sofie. Tique sur son ventre. Opération chirurgicale. Son corps dans ses moindres détails et Dieu qu’est-ce qu’elle est belle avec la pluie qui revient la pluie qui suivait. Énorme coup de tonnerre au chant du muezzin. La nuit nous fait la promesse qu’elle sera difficile à passer. Il n’est pas encore né cet homme qui tousse et crache comme un tuberculeux dans le couloir, de la nuit et du matin, celui qui donne à l’hôtel son ambiance de mouroir à poitrinaires. Est-il seulement né l’homme.

Il n’est pas encore né celui qui se demande ce qu’il a vu de l’Inde. Celui qui se demande ce qu’il a vécu de l’Inde finalement. Coolies, balayeuse, écoliers, rickshaw driver, vendeur de chai et de samosa, loueur de bicyclettes, conducteur de trains, policiers, et tous ces gens, quelle est leur vie. Il n’est pas encore né celui qui a pu apercevoir par le bout de la lorgnette une petite partie de ce monde et une grande partie de lui-même. Celui qui pense à l’emploi du temps de Dean Moriarty, à la fièvre paludique et pas seulement. J’ai rêvé cette nuit que je traçais la route à cul sur une moto, on transportait une lourde charge et la bécane penchait. Une série de personnes se présentait à moi. Je les voyais en médaillons d’une espèce de roue zodiacale tournant devant un arbre. J’étais le juge des juges et choisissais leur destination, un paradis ou un enfer qui, en fin de compte importait peu puisqu’à ceux à qui je destinais l’enfer je disais avec un amour infini que la route serait belle et riche et qu’ils en sortiraient anoblis, changés, grandis. Plein d’amour. J’ai rêvé que j’écrivais dans un livre déjà écrit, que j’écrivais entre les lignes, un poème en lettres de feu avec une pierre tellement chauffée qu’elle en était incandescente. Le poème parlait du Gange et disait que le fleuve n’était pas si important en lui-même, qu’il était comme une porte. L’important n’est pas tant d’arriver à la porte, encore faut-il la passer. Il faut passer le fleuve, passer par le fleuve. La porte est étroite comme disait l’autre. J’en reviens à l’emploi du temps, il faut qu’on emploie rudement bien notre temps. Il s’agit d’être malin et rusé pour les prochaines trente-six heures où on sera en transit. Mais d’abord se taper un bon petit-déjeuner. Est-il seulement né l’homme.

Est-il seulement né celui qui rêve qu’il monte une opération pour prendre en otage la reine des Belges. On sort de la hutte pour faire la lessive au milieu des fourmis, et déjà l’odeur de cette musique parfaite pour perturber à vie votre rythme biologique. Est-il seulement né Chuck Palahniuk, et ses livres-gâchettes. Le feu aux poudres. Y a pas à dire, ici c’est le rendez-vous des débraillés, ramollis par je-ne-sais-quoi. Où sont les incendiés, les écorchés. Il n’y a pas de culture originelle et idéale. C’est ici, c’est maintenant. Est-il seulement né l’homme. Fourmis rouges partout. Il n’est pas encore né Dali, il n’est pas encore né Lénine, Dada ou Tzara. Jus de fruits, Dude looks like a lady. Il n’est pas encore né cet homme qui est aussi une belle femme. La complainte du sentier. Qawali. Il n’est pas encore né Pythagore. Bengale et Oman, de l’Est et de l’Ouest. Il n’est pas encore né Diogène, mort deux fois, le chien qui mendiait aux statues pour s’habituer au refus. Mais de quoi a-t-on vraiment besoin. Chercher un être humain avec une lanterne allumée en plein jour. Et l’absolu. La fière indépendance. Vache sur les rochers, deux enfants, deux chiens et un coucher de soleil plus tard nous voilà de retour au restaurant sur le bord de la plage où le petit Léo, Suisse hyperactif avec une tâche étrange sous l’œil gauche et quelques doigts en moins, s’amuse un peu à me pincer le dos. Il n’est pas encore né Lawrence Ferlinghetti, le poète aveugle, debout d’insurrection. Puis Jim Morrison, le roi-lézard, et l’ami Gaspar, saltimbanque bonimenteur. Béréchit. Sofie lit et ses jambes sont comme de lentes pendules au parloir de la nuit. Est-il seulement né l’homme.

(La version intégrale de ce texte paraîtra en 2011 à l'Arbre à Paroles)