Il faudrait soulever ce torse nu plaqué de travers contre le sien, qui se décollera probablement dans un bruit de sparadrap et révélera d’épaisses sueurs, dessous. Peut-être même des escarres, il n’en serait pas étonné : cela fait une éternité qu’ils sont étendus comme des comateux. De fait, ils ont eu un accident la veille, causé sans surprise par un alcool abondant dont les suites furent un renversement de bouteille sur une chemise, prémédité ou pas, une maladroite tentative d’y remédier, un entrechoquement de lèvres et un télescopage violent de corps dévêtus (il y a même eu un mamelon dans l’œil), quand même un peu ouaté par l’ivresse avancée des protagonistes. C’était sur la table, puis le sol ; enfin c'est monté sur le lit, c’était invinciblement partout.
Le bilan : Krystelle s’est endormie contre sa poitrine depuis minuit, c’était mignon au début, mais cela commence à faire longtemps. Des lueurs faufilées entre les persiennes lui titillent la rétine, zèbrent leurs corps presque de la tête au pied, alternant avec le rayement d’ombres horizontales qui passeraient volontiers, sous un regard ensommeillé, pour celles de barreaux de prison. Autant dire que le mélange des objets et du matin forme une atmosphère carcérale où rien ne divertit que les remuements de couloirs et la silhouette fertile des ténèbres.
Quelques minutes s’écoulent encore et, dans la chambre, la nuit tient bon, transformée certes en quelque chose de moins authentique, une sorte de calfeutrage charbonneux qu’orange difficilement l’aube, mais demeurant tout aussi sédative. Les draps quant à eux sont à demi disparus, recroquevillés en boule au coin du matelas, névé d’où a jailli une cascade blanche de tissu au moutonnement maintenant figé sur le tapis. Bolt observe ce semblant de fantôme fondu, il est fatigué, il ne sait plus s’il a veillé ou s’il a dormi. Peut-être un peu les deux, tour à tour, mais si brièvement à chaque fois qu’il sent n’avoir accompli ni l’un ni l’autre.
La chambre, c’est la sienne, inchangée. La toquade qu’il connaît présentement pour Krystelle n’a rien modifié de sa monotonie. La tendresse n’a pas adouci l’éveil, contrairement à ses attentes, le loyer n’est toujours pas payé. Bien sûr, il gagne maintenant un peu d’argent, mais ses mois de disette lui ont donné mauvais pli, un réflexe de bas de laine comme s’il croyait toujours en la possibilité du grand malheur qui l’obligerait à s’esbigner, comme si à tout moment la conséquence fâcheuse d’une soirée au tripot pouvait le rattraper. Et cela lui impose une discrète maniaquerie, des dispositions de gangster ou de tueur à gages, une valise prête en permanence dans le placard.
Objectivement, les meubles sont les mêmes, les vides sont les mêmes et la vue par la fenêtre, le miroir et l’image qu’il reflète aussi, le lit en pointe, le mur derrière d’un beau beige barrington ; rien de neuf, exception faite d’un personnage de plus dans l’image habituelle de ses réveils, couché sur lui comme un cadavre, certes surprenamment chaud et fleurant le musc, mais tout aussi inerte.
Bolt tourne la tête, capte une effluence montée de la chevelure de Krystelle, celle-là déployée en éventail sur son ventre, ou plus justement en martinet de gros crins qui aurait rougi un peu la peau d’ailleurs, prouvant que la violence de la veille n’était pas rêvée. Bolt remarque sur le sol, dans le réticule à fermeture magnétique de Krystelle laissé entrouvert (volontairement ? qui sait ?) un papillon froissé, d’apparence assez vieille, annonçant la Terre et la Cité à coups de slogans. Le Soleil immense, parait-il, s’y lève bien haut, passe par-dessus la tête, éclaire crûment, envahit le ciel en lui accrochant une beauté d’or et d’espoir qui excuse la flânerie. Le petit papier l’affirme, l’astre possède des vertus curatives, il redonne le goût de vivre, accomplit d’autres miracles pas croyables. La suite du pitch publicitaire est camouflée derrière la paroi du sac, Bolt tente de la lire et remue le bassin doucement afin de modifier son angle de vue. Krystelle se réveillera probablement, lui servira un sourire flottant après quelques secondes d’observations confuses. Il devra alors discuter avec elle, revenir peut-être sur les événements de la nuit, expliquer son mouvement dans l’un de ces interrogatoires informels dont Krystelle raffole. Tant pis, des fourmis lui montent à l’épaule, une armée soudaine, il doit bouger.
Il étend le bras, geste agréable qui passe encore, comme faisant partie d’une pandiculation matinale, puis ses doigts s’agitent dans l’air tels des vers à l’approche d’une carcasse. Il saisit le feuillet pendant que Krystelle se plaint en marmonnant n’importe quoi, des syllabes, selon toute probabilité les restes d’un rêve. Bolt parcourt le texte sans trop porter attention à l’éveil de la belle, prix abordable, formulaire de sortie dûment rempli nécessaire, réservez maintenant, le berceau de tous les berceaux, un astre occupant à midi…, mais voilà que Krystelle cache la vue de Bolt en s’étirant longuement.
- Tu fais quoi ? dit-elle.
- Je lisais, dit-il.
- Ah oui, s’éveille-t-elle, j’aimerais y aller. Regarde la photographie, c’est le Soleil.
- On le voit d’ici aussi.
- Mais tout petit.
- Ça ne change rien, c’est lui, dit Bolt.
- Mais là-bas, si tu veux, on a le point de vue originel, celui des premiers humains.
- Je ne suis pas sûr que ce soit si beau, lance Bolt, enfin avec la pollution il paraît, on distingue mal. Je préfère voir bien de loin que flou de près.
- Tu y es allé, tu le sais ?
- Non.
- Eh bien tu parleras quand tu sauras, tu te tairas quand tu sauras, tu feras le choix qu’il faut faire. Mais pas maintenant.
- Non, acquiesce Bolt, tu as raison. Quand même il faut toujours aller un peu à l’encontre des publicités, ça éloigne la déception, ça rapproche la vérité.
Krystelle dit qu’elle va prendre une douche. Elle se dresse d’un coup, se déplace pleine de sensualité féline même ébouriffée, même sale, dans le mouvement banal de la marche, puis de l’ouverture d’une porte – on la ferait recommencer tant cela séduit. Elle pénètre dans la salle de bain, se glisse sous la douche qui se déclenche aussitôt et diffuse dans l’air des vapeurs bouillantes. Elle disparaît vite, elle n’existe plus si ce n’est par le changement fréquent des tonalités du ruissellement de l’eau, on suppose le pivotement de son corps, le savonnage, l’inclinaison de la nuque, la vasque des fesses. Une humidité de jungle envahit l’appartement sans que Bolt remarque grand-chose, il contemple toujours le papillon défripé, mais encore parcouru de ridules, cartographiant un monde microcosmique de combettes et de massifs montagneux. Il fixe l’image du Soleil, ses yeux s’emplissent de pensées qui lui font le regard vide, analogie possible avec la Terre que vend la publicité au fond jamais décrite, jamais mentionnée que pour son Soleil, comme si sans lui n’existait qu’un trou noir.
Un peu de lumière maquille la fenêtre, plus que tout à l’heure bien que très pâle, très faible, en veilleuse, comme si une pellicule de cellophane tamisait tout pour construire l’ambiance propre aux discussions venimeuses, aux gifles et aux fumées de cigares. On a bien le Soleil ici aussi, comme partout dans le système , simplement chaque planète le possède à sa façon, un brin plus étoile, un iota moins régulateur des horaires. Merde, ils n’ont pas l’exclusivité, grogne Bolt. Que dis-tu ? La voix de Krystelle est venue des vapeurs, étouffée, absente, n’insistant plus et ne voulant pas vraiment savoir – une politesse, c’est tout. Bolt ne répète pas davantage, déjà ailleurs. C’est étrange, il sent que quelque chose le cherche, une envie à peu près molle, incertaine, mais qui tout de même s’efforce de pincer et de revenir.
Il fait chaud maintenant dans l’appartement, la douche n’en finit plus, et le système de ventilation se déclenche automatiquement en vacarme d’aspirateur. Ce monde est bien construit tout de même, on en fait de moins en moins, on peut penser : à ce que l’on cherche, à nos désirs, béni soit ce monde qui permet d’imaginer d’autres mondes. Et puis voilà, se dit Bolt, puisqu’il les contient potentiellement tous, à quoi bon le quitter ?
La Terre est dans la tête.
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Ce texte vous a plu ? Il est extrait du recueil de nouvelles Cite-Monarque paru en avril 2012 dans le catalogue ONLIT BOOKS (2,99€)